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Femmes ici et ailleurs

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Témoignage : Ode à ma grand-mère

Paru dans Femmes ici et ailleurs #42, mars-avril 2021

Lundi 9 novembre, à onze heures, elle s’en est allée, sans valise, ni souliers. Point de retour au pays. Une semaine avant son départ, je me plonge une dernière fois dans son regard noir, profond : un voile bleuté annonce les adieux si redoutés. Je comprends alors que les éclats de rires, les sourires et notre tendre complicité ne seront plus que de limpides souvenirs.

Ma grand-mère est morte des conséquences de cette étrange maladie qui dérobe la mémoire. Je me demande ce qu’il reste de l’histoire de mon alliée, de cette ancre à qui je me suis attachée à maintes reprises pour ne pas chavirer. À présent, je dois parler d’elle au passé, imaginer un nouveau futur sans ce pilier à mes côtés.

Nathalie Lafrie – Saint-Didier-sous-Riverie, directrice de projets, formatrice

Elvira Laï est née à San Vito, bourgade du sud-est de la Sardaigne. Encore méconnue des touristes si ce n’est des très fortuné·e·s,  cette terre sauvage et  aride, entourée d’eaux cristallines, fut un temps très convoitée. Cette île riche des influences portugaises, espagnoles, savoyardes, phéniciennes, arabes, italiennes, etc., ma grand-mère l’a quittée à la fin des années quarante, afin de rejoindre son père mineur, émigré en France pour fuir la dictature. Grand gaillard, il avait traversé les Alpes nu-pieds en quête d’un eldorado plus hospitalier.

Elvira a quitté son île mais en a gardé le caractère et les empreintes. Courageuse, tenace, il lui a fallu une persévérance d’acier pour traverser les affres d’un mariage éprouvant. Tout avait pourtant bien commencé. Il l’avait croisée alors qu’elle façonnait le cuir depuis l’atelier. Dur labeur pour ses doigts de fée, toujours prêts à donner. La guerre était terminée et la France offrait son lot de promesses pour des jours paisibles. Elle eut une fille, une seule, qui, à dix-huit ans, décida de l’emmener loin de ce violent foyer. Elles se réfugièrent dans le quartier du Clapier à Saint-Étienne, le quartier des mineurs. Là, quelle que soit leur origine, ils ressortaient tous de la même couleur des entrailles de la terre. Elle consentira à épouser un homme attentionné et généreux qui prendra soin d’elles. Merci à lui.

Elvira, tu es pour moi une femme admirable et inspirante. Ces quarante-quatre années à tes côtés ont filé. Avec toi, j’ai appris le goût des bonnes choses, des choses simples (Ah quel délice tes gnocchis, tes raviolis et ton café !) ; j’ai appris la force du lien familial, du dévouement. J’ai appris à garder espoir, j’ai appris la dignité, le pouvoir de l’affection et celui de l’écoute. J’ai appris la puissance d’une douce présence, quelles que soient les circonstances.

Ce témoignage, je le dédie à toutes nos grands-mères immigrées, dont les chemins furent semés d’embûches et dont les histoires semblent s’être envolées, tant leur canal de transmission privilégié était celui de l’oralité.

Arrivées à pied, en train ou par les mers, de Pologne, d’Italie, d’Espagne, du Maghreb, ou encore d’Afrique de l’Ouest ou du Moyen-Orient, j’écris pour vous rendre hommage. J’écris pour que nous nous rappelions le cycle de nos vies. J’écris pour revivifier notre histoire commune, faite de métissages, de rencontres, parfois douloureuses mais toujours apprenantes. J’écris pour ne pas oublier ce que vous avez fui, âmes avides de liberté : la misère ou la montée de courants parfois si atroces qu’ils nous questionnent sur notre propre humanité. J’écris pour préserver nos liens, nos liens de petites filles, de femmes, d’épouses, de mères, de sœurs, si propices et si puissants à apaiser nos cœurs. J’écris pour résister. J’écris pour célébrer le don qu’elles nous ont laissé : l’Amour et la paix en héritage.

Ti amo, nonna.

Nathalie Lafrie