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Femmes ici et ailleurs

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Témoignage : D’un sommet mondial des femmes à l’autre…

Paru dans Femmes ici et ailleurs #45, septembre-octobre 2021

© Michel Aubert

Je suis une militante féministe de la génération du MLF1 et du MLAC2, engagée depuis plus de cinquante ans. Attachée à la lutte collective, j’ai fondé, dans les années soixante-dix, le collectif de pratiques et réflexions féministes “Ruptures”, qui a donné naissance à une structure travaillant dans la mixité, le réseau féministe Ruptures.

À ce titre, j’ai participé à la quatrième conférence mondiale sur les femmes, qui s’est tenue sous l’égide de l’ONU à Pékin, en 1995. Ce rassemblement intitulé “Égalité, développement et paix” s’est avéré essentiel de par le nombre des participant·e·s et de par ses résultats, qui dépassèrent nos attentes, à l’époque. Pendant la tenue du forum des ONG, “Voir le monde avec des yeux de femmes”, nous avons affronté, uni·e·s, les ONG anti-choix envoyées par le Vatican et les États d’Amérique latine contre le droit à l’avortement. Nous avons pu nous solidariser face à la violence de certaines délégations étatiques et ONG intégristes, venant notamment d’Iran. La résistance avait été organisée avec des ONG de femmes maghrébines, comme Maghreb 95 et des collectifs d’Iraniennes contre la lapidation, afin que la référence universelle à l’“égalité” femmes-hommes demeure centrale dans les textes, refusant la seule notion d’“équité”, qui s’appuie sur les mœurs et les coutumes des pays. D’autres thématiques ont fait apparaître des clivages annonciateurs des divergences à venir : la volonté de certains États et ONG de différencier la traite des êtres humains et le système prostitutionnel et la question des femmes migrantes, exilées et réfugiées. À notre retour en France, nous étions alors très enthousiastes, avec le sentiment d’avoir vécu un événement mondial historique. L’énergie ressentie à Pékin, partagée par des féministes de toute la planète, a été le moteur de nos engagements, au cours des années qui suivirent.

Après les grands espoirs nés en 1995, le bilan des années d’action passées est en demi-teinte. L’égalité en droit, entre les femmes et les hommes, est formellement actée dans les textes, dans un grand nombre de pays. Mais nous sommes loin du compte pour parvenir à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes dans le monde.

Vingt-six ans après la conférence de Pékin, le Forum génération égalité (FGE), organisé par ONU Femmes en partenariat avec la société civile, s’est déroulé cette année à Mexico et à Paris. Je n’ai pas retrouvé, au cours des mois de préparation du Forum, le même enthousiasme, parmi les organisations convoquées pour participer à l’événement. La place des ONG féministes était centrale en 1995 et là, nous sommes nombreux·ses à avoir eu l’impression d’être relégué·e·s à de simples faire-valoir. Le rôle prépondérant des entreprises, qui ont été au centre du dispositif, nous mettant au pied du mur, m’a particulièrement déstabilisée. En complément des vingt-deux milliards d’euros promis par les États et institutions internationales, les entreprises privées ont annoncé des dotations de plus de dix-sept milliards d’euros, pour “aider” les projets des associations qui luttent contre les violences et pour en développer d’autres sur l’éducation des filles. Le Président Emmanuel Macron a obtenu ce qu’il voulait : les entreprises se substituent partiellement au rôle des États.

Ainsi, les militantes féministes de ma génération ont assisté à une fin de cycle, qui clôt les avancées de trente années. Une autre période s’ouvre pour le mouvement féministe mondial, au cours de laquelle les jeunes générations auront à régler les contradictions qui sont au cœur des politiques publiques d’égalité. Le FGE restera à mon sens comme un événement avant tout symbolique. Son intitulé même posait question tant il semble indiquer que l’égalité est atteinte : qu’entend-on par “génération égalité” de nos jours ?

Tout renouvellement générationnel entraîne de nouvelles grilles de lecture. Mais nous craignons que la volonté des jeunes générations de féministes de se démarquer des générations passées, conduise à se séparer des positions universalistes de Pékin, tels le combat contre le système prostitutionnel et la pornographie, qui restent pour nous synonymes d’exploitation du corps des femmes, ou une conception de l’intersectionnalité, souvent pensée, centrée autour de la “race”, et traduisant une forme de “communautarisme”. Dans les discours, les discriminations, enfin, sont souvent confondues avec les “inégalités” qui, pourtant, ne sont pas de même nature. Militer sur le terrain de l’égalité entre les femmes et les hommes s’impose encore et toujours. Construire une société véritablement égalitaire entre les femmes et les hommes doit demeurer notre horizon émancipateur majeur, bien au-delà des législations. C’est désormais le rôle et la responsabilité des jeunes générations. ●

Monique Dental

1. Mouvement pour la libération des femmes
2. Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception