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Femmes ici et ailleurs

Un Magazine et un Club 100 % inspiration

Sarah Poulain

Au sein du Club Femmes ici et ailleurs, nous avons la chance de compter des personnalités exceptionnelles, agissant dans des domaines très divers, en France et bien au-delà de nos frontières.

Assistante sociale pendant 25 ans et autrice à ses temps perdus, Sarah Poulain déclare un cancer du sein en 2014. Après une double ablation des seins et sept années de questionnement, elle s’engage pour la reconnaissance de la reconstruction à plat. 

Le cancer est présent dans votre vie depuis très longtemps. Pourriez-vous nous donner les grandes lignes de votre parcours face à la maladie ? 

Le cancer a d’abord tué mon frère, à 12 ans, d’une leucémie. J’avais 14 ans. Avec les années, la douleur s’apaise, mais le deuil d’un enfant n’est pas possible, quoi qu’on fasse. Et puis en 2014, c’est moi qui ai déclaré un cancer du sein. Cette annonce m’a sidérée, mais j’ai décidé de me battre. Pour mes parents, parce qu’ils ne pouvaient pas perdre leurs deux enfants du cancer, et pour ma fille, pour la voir grandir. J’ai subi une double ablation des seins, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, immunothérapie et plus récemment une ovariectomie. Outre les effets indésirables de ces traitements, le plus dur est de métaboliser, d’accepter d’être face à sa propre mort probable, d’être fatiguée, diminuée physiquement et d’accepter de le dire. Depuis ma récidive au printemps 2020, je me bats pour des raisons plus égoïstes : gagner des années de survie. Avec l’entrée en phase métastatique, en l’état actuel de la science, ma guérison n’est plus envisageable. 

Pourquoi avoir choisi la reconstruction à plat et pourquoi militer également pour ce type de reconstruction ? 

Au départ, je ne savais même pas que ça existait, ou en tout cas pas dans ces termes. La double mastectomie était inévitable pour moi en 2014, c’était une évidence. Je ne m’imaginais pas me réveiller avec un 90D à gauche et rien à droite. Et comme mon cancer avait été difficile à déceler malgré la taille conséquente de la tumeur, je ne m’imaginais pas vivre avec un sein potentiellement dangereux. J’ai quand même dû négocier avec le chirurgien, pour qu’il me retire les deux seins, puisqu’à l’époque, en France, le corps médical était réticent à procéder à l’ablation d’un organe a priori ”sain”. Après l’opération, les années précieuses de ma rémission ont posé la douloureuse question de savoir si je devais avoir des seins ou pas. De mes ami·e·s à mon mari, en passant par mes collègues ou par les vitrines de lingerie, tout me renvoyait à cette problématique. En France, la reconstruction est envisagée seulement comme reconstruction mammaire chirurgicale par volume. La reconstruction à plat n’est pas nommée comme telle, ni dans les réunions d’information collectives, ni dans les rendez-vous avec les chirurgiens. Pas étonnant dans une société patriarcale où le sein est considéré comme un organe de séduction représentatif de la féminité… Mais, grâce notamment à la revue Rose-Up et à leurs articles consacrés aux tatouages post-mastectomie, j’ai accepté le fait de me sentir bien à plat et fait recouvrir mes cicatrices. Après 7 années d’errance, je me sens enfin en accord avec moi-même et avec mon choix, mais je ne sais toujours pas, alors, que ce concept de reconstruction à plat existe. 

Puis viens la récidive, le divorce et le confinement. Je noue des liens sur Instagram et notamment outre-Atlantique. Je me retrouve beaucoup dans les expériences des flatties américaines comme Belly Testa ou Marie-Claude Belzile. Elles sont dans une démarche active où les cicatrices, pour être acceptables et jolies, doivent faire l’objet d’une attention particulière de la part des plasticiens. Au fil de ces rencontres je comprends que je ne vis pas un renoncement à la féminité, puisque je me sens bien à plat. Le problème ne vient pas de moi, mais d’une société inadaptée au choix que j’ai fait, qui n’arrive pas à penser qu’une femme peut vivre sans seins. Le problème vient de ce qu’on attend du corps des femmes. Grâce à ces rencontres, j’ai pu sortir ce sujet du domaine de la maladie. Aujourd’hui je suis dans un dialogue quotidien, dans une complicité paisible avec mon corps. Depuis, je milite pour la prévention, évidemment, mais aussi en faveur de la reconnaissance de la reconstruction à plat. Sur les réseaux sociaux d’abord, avec mon compte Instagram @platitude_attitude, mais aussi avec la pétition portée par Carine Vincent. Prochainement, je participerai au projet Aparté à Nantes, une exposition autour du vécu du cancer du sein. Nous sommes une douzaine de femmes représentées, de tout âge et de différentes provenances géographiques. Une aventure militante et artistique enthousiasmante. 

Pour le concours PinkRubanPhoto Awards organisé par Estée Lauder © David Comenchal

Que pensez-vous du Club et du Magazine Femmes ici et ailleurs ? 

Je suis dans une période de ma vie où je reviens à mes lectures féministes de jeunesse et je me retrouve dans ce magazine. J’apprécie la qualité d’analyse et le côté posé de la ligne éditoriale. Je suis très attachée au fait de prendre le temps de comprendre, de dire, d’écrire, de signifier. En ce sens, Femmes ici et ailleurs me convient très bien. J’apprends beaucoup en lisant, je découvre et je fais de belles rencontres. Par exemple, la longboardeuse Marina Correia. C’était un tout petit article, mais depuis, je la suis sur Instagram et je rejoins sa militance contre le racisme et le sexisme. 

Propos recueillis par Anaëlle BORDERES, Femmes ici et ailleurs