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Rebiya Kadeer : La voix du peuple ouïghour [Chine et Turkestan oriental]

Pour défendre son peuple, elle a abandonné ses entreprises florissantes, renoncé à sa fortune, connu la prison et maintenant l’exil. Depuis plus de trente ans, Rebiya Kadeer, figure emblématique de la minorité musulmane ouïghoure, se bat contre la “rééducation” culturelle de sa communauté par les autorités chinoises. Autrement dit, sa disparition.

Par Lena Bjurström
Paru dans Femmes ici et ailleurs #28, novembre-décembre 2018

© Junko Kimura/Getty Images/AFP Photo

Biographie express
Rebiya Kadeer, née en 1947, est une activiste politique et la voix la plus célèbre de la minorité ouïghoure, des musulman·ne·s turcophones dont 10 millions vivent en Chine. Issue d’une famille pauvre, elle se lance dans le commerce au début des années soixante-dix. Vingt ans plus tard, elle est la plus riche femme d’affaires de la province autonome ouïghoure et une mécène influente. Rebiya Kadeer crée notamment une organisation dédiée à la formation au commerce des femmes ouïghoures d’origine modeste. Son succès séduit les autorités chinoises qui voient en elle un modèle de “réussite ethnique” et la nomment représentante de sa province auprès de diverses instances officielles. Mais la situation des Ouïghour·e·s en Chine se dégrade. Pour avoir dénoncé le traitement de son peuple lors d’un discours en 1997, elle se voit retirer tous ses titres et elle est emprisonnée deux ans plus tard. Libérée en 2005, elle poursuit son combat en exil. Elle est nominée à plusieurs reprises pour le prix Nobel de la paix. Présidente du Congrès mondial ouïghour jusqu’en 2017, Rebiya Kadeer multiplie les délégations auprès des gouvernements étrangers pour dénoncer l’intensification de la répression contre son peuple. En 2013, elle crée l’Union internationale des femmes ouïghoures pour contribuer à leur émancipation.

Au plus haut des tensions interethniques de l’année 2009, qui ont coûté la vie à des centaines de Ouïghour·e·s, des femmes manifestent face aux forces de police anti-émeutes chinoises, à Urumqi, capitale du Xinjiang, le 7 juillet. © Peter Parks/AFP Photo

Vous étiez une femme d’affaires respectée, reconnue pour votre succès par le pouvoir chinois. Aujourd’hui, vous êtes le visage de l’opposition ouïghoure en exil. Comment l’entrepreneure est-elle devenue une dissidente politique ? 

Quand je me suis lancée dans le commerce dans les années soixante-dix, je n’avais rien. J’ai commencé une activité de blanchisserie, puis monté une chaîne de magasins. Je suis devenue la septième fortune de Chine. À l’époque, j’étais un modèle pour les autorités chinoises. Elles m’ont demandé de représenter la Chine lors de la Conférence mondiale sur les femmes de l’ONU en 1995 à Pékin. J’ai été aussi nommée déléguée de la province à la Conférence consultative politique du peuple chinois pendant deux mandats. 

L’argent donne du pouvoir : je voulais utiliser ma position pour soutenir mon peuple. Les ouïghour·e·s ont toujours été réprimé·e·s par Pékin. Mais à partir des années quatre-vingt-dix, la situation a véritablement empiré. J’ai tenté d’alerter les autorités chinoises sur les conséquences de leurs actions, sans effet. Puis il y a eu les évènements de Gulja (Yinin), en février 1997, lorsque des manifestations ouïghoures ont été réprimées dans le sang : des dizaines de personnes ont été tuées, des milliers d’autres ont disparu. J’ai décidé de dire haut et fort ce qui s’était passé. J’ai pris la parole devant les député·e·s à Pékin. J’ai raconté la répression subie par notre peuple, les exactions policières, les expropriations, la destruction de notre culture. 

Ce moment a marqué le tournant de ma vie. Je savais qu’il n’y aurait plus de retour en arrière. Effectivement, j’ai été déchue de tous mes titres et mandats, mon passeport a été confisqué. J’ai voulu continuer mon combat autrement et en 1999, j’ai constitué un dossier sur la situation de mon peuple que je voulais remettre à une délégation de sénateurs et sénatrices américain·e·s de passage dans la province. Je n’ai jamais pu les rencontrer, j’ai été arrêtée sur la route et condamnée à huit ans de prison pour “divulgation de secrets d’État”.

Rebiya Kadeer en tête d’un cortège de manifestant·e·s, à Bruxelles, le 1er octobre 2018. Les personnes présentes réclament la fin des camps d’internements au Turkestan oriental : selon certaines ONG, plus d’un million de Ouïghour·e·s et membres d’autres minorités musulmanes seraient enfermé·e·s dans ces camps. © Francisco Seco/AP Photo/Sipa

À votre sortie de prison en 2005, vous êtes partie en exil aux États-Unis, d’où vous avez poursuivi votre engagement. Pourquoi avoir continué ?

Je suis sortie de prison en 2005, officiellement pour “raisons de santé”. Mais la vérité est qu’il y a eu une forte mobilisation internationale pour ma libération. La fondation norvégienne Rafto m’a remis un prix pour mon engagement, de grandes organisations comme Amnesty international ont réclamé ma remise en liberté, jusqu’au gouvernement américain qui a fait pression sur la Chine. Je n’aurai jamais assez de remerciements pour toutes ces personnes qui m’ont soutenue. Sans leur mobilisation, je pense que je serais morte en prison. Je leur dois la vie.  

Bien sûr, la Chine a tenté de faire pression après ma sortie de prison. Ma fortune a été confisquée. Les autorités ont fait enfermer cinq de mes enfants, en me promettant leur libération en échange de l’arrêt de mes activités politiques. Depuis deux ans, je suis sans nouvelles de trente-sept membres de ma famille, dont onze de mes petits-enfants. Je n’en dors pas la nuit, je me demande si elle et ils ont été torturé·e·s, tué·e·s. Pourtant, je ne peux pas me taire et abandonner. Je suis libre parce que le monde s’est mobilisé pour moi, mais mon peuple meurt en silence. Les Ouïghour·e·s ont besoin de ma voix. C’est peut-être mon destin. Aujourd’hui, ma voix est tout ce que je suis.

À partir de 2006, vous avez entrepris d’alerter sur la situation des Ouïghour·e·s en Chine, notamment auprès des gouvernements étrangers. Quel écho avez-vous rencontré ?

8 juillet 2009, manifestation de réfugié·e·s ouïghour·e·s à proximité de l’ambassade chinoise à Ankara, en Turquie. Le rassemblement vise à alerter l’opinion internationale sur les violations des droits humains perpétrés par les autorités chinoises au Xinjiang. © Adem Altan/AFP Photo

Pendant des années, nous avons tenté d’avertir la communauté internationale sur ce qui se passait au Turkestan oriental (Xinjiang)* et s’y préparait. On ne nous a pas écouté·e·s. Bien sûr, des atteintes aux droits humains ont été dénoncées, mais ces déclarations étaient bien faibles au regard de ce qui se déroule aujourd’hui. Il s’agit d’un génocide culturel et d’une épuration ethnique. Plus d’un million d’Ouïghour·e·s sont enfermé·e·s dans des camps, leurs enfants sont envoyé·e·s dans des écoles pour être “rééduqué·e·s”. Dans quelques années, elles et ils ne se souviendront plus de leur famille et de leurs origines. C’est ainsi qu’une civilisa­tion meurt.

Aujourd’hui, des enquêtes de journalistes, d’ONG viennent corroborer ce que nous dénonçons depuis des années et enfin, la communauté internationale réagit. L’Union européenne a sommé la Chine de s’expliquer, tout comme l’ONU. Les États-Unis envisageraient des sanctions économiques. Mais menacer la Chine de sanctions n’est pas suffisant. Il y a urgence et le monde a une responsabilité. Ce ne sont pas de mots dont nous avons besoin, mais d’une intervention comme celle qui a eu lieu pour les Kosovar·e·s. Si le monde ne réagit pas, nous allons disparaître.

© Mark Graham/AP Photo/Sipa

Le fait d’être une femme a-t-il eu un impact sur votre engagement ? Avez-vous rencontré des difficultés pour vous imposer ?

Bien sûr, le fait d’être une femme n’a pas simplifié mon engagement. Au sein de notre communauté, beaucoup de personnes ont eu du mal à accepter que je les représente. Mais après mon discours de 1997, mon arrestation, la mobilisation internationale qui s’est créée pour ma libération, je suis devenue un symbole, le visage le plus connu de la communauté ouïghoure et donc son porte-parole. Pourtant, encore aujourd’hui, mon leadership est contesté. Notamment par des religieux radicaux, qui m’accusent d’être une agente des États-Unis. On m’a reproché ma manière de m’habiller. Mais je m’habille de façon traditionnelle ouïghoure ! Nous pratiquons notre propre islam, dans lequel il n’a jamais été question de voile intégral ! Mais pour cela aussi, si j’ai donné de nombreuses conférences dans les pays occidentaux, je ne suis pas la bienvenue dans plusieurs pays musulmans.

Comment décririez-vous la place des femmes au sein de la communauté ouïghoure ? Y a-t-il une tradition de femmes leaders ? Ou êtes-vous la première ?

Nous sommes une société traditionnelle et musulmane, ce n’est donc pas fréquent de voir une femme dans ma position. Mais les histoires de femmes puissantes irriguent notre culture. Un proverbe ouïghour dit : “La femme berce son enfant d’une main et de l’autre, elle fait tourner le monde.” Je voudrais voir davantage d’Ouïghoures entreprendre comme je l’ai fait. Aujourd’hui, je m’inquiète de constater que notre culture est détournée par le radicalisme religieux qui réduit la place et les libertés des femmes, notamment au sein des communautés ouïghoures en exil. Et je m’inquiète de la politique d’assimilation des autorités chinoises dans la province, notamment des mariages forcés. Depuis plusieurs années, le gouvernement chinois incite les Hans à former des mariages mixtes avec des Ouïghoures, en leur donnant de l’argent, une allocation annuelle, une aide au logement. Les femmes ouïghoures n’ont pas d’autre choix que d’accepter.

Une femme fait face à un barrage de la police anti-émeutes chinoise, à Urumqi, capitale du Xinjiang, le 7 juillet, au plus fort de la grande vague de protestation ouïghoure de 2009. © Peter Parks/AFP Photo

Y a-t-il des femmes qui vous ont inspirée dans votre action ?

Dans notre culture, nous avons beaucoup d’histoires de femmes qui ont pris les armes. Parmi elles, il y a l’histoire de ces sept femmes qui, lors de l’attaque de leur village désarmé, ont retiré leurs bandes de poitrines pour étrangler leurs ennemis. Il y a aussi l’histoire d’Iparhan, fille d’un dignitaire ouïghour enlevée par un empereur mandchou pour en faire sa concubine. Elle gardait toujours un couteau dans ses manches pour ne pas qu’il puisse la toucher. Ces histoires m’inspirent et devraient inspirer toutes les femmes ouïghoures.

Rabiya Kadeer et le Dalaï-Lama, leader spirituel et politique des Tibétain·e·s, autre peuple oppressé par Pékin, lors d’une conférence internationale sur la paix, le 11 septembre 2009, à Prague, en République tchèque. © Pajer/Isifa/Sipa

En mars dernier, vous avez soutenu l’initiative “One voice, one step”, une série de manifestations organisées par des femmes ouïghoures. L’engagement des femmes est-il important dans votre combat ? Pourquoi ?

L’engagement des femmes est fondamental, notamment car ce sont elles qui élèvent les prochaines générations. Plus que les hommes, ce sont les femmes qui portent notre culture, qui transmettent notre histoire. C’est pour cela que j’ai créé il y a quelques années l’Union internationale des femmes ouïghoures. Je crois que la survie de notre culture passera par le rassemblement et l’action des femmes. Au-delà, il faut que chaque Ouïghour·e en exil se mobilise, que nous multipliions les actions individuelles ou de petits groupes. Et que nous nous rassemblions pour parler d’une seule voix. ●

* La province autonome du Xinjiang, de son nom officiel chinois (« Nouvelle frontière »), est appelée par les Ouïghour·e·s Turkestan oriental, terme utilisé à partir du 19e siècle par les indépendantistes puis par les militant·e·s d’une autonomie effective de la province, à l’instar de Rebiya Kadeer.


Un vaste camp d’internement

Déploiement militaire présenté comme “anti-terroriste” par Pékin, le 17 février 2017 sur la place centrale de Hetian, l’une des principales villes du Xinjiang. © STR/AFP Photo

La province autonome du Xinjiang (ou Turkestan oriental selon les Ouïghour·e·s), située à l’ouest de la Chine, ressemble aujourd’hui à “un vaste camp d’internement, entouré de secret, une sorte de zone de non-droit”, explique un rapport – glaçant – du Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale, publié en août. Selon les expert·e·s, plus d’un million de personnes sont enfermées dans ces camps dits de “rééducation”. Les témoignages font état de séances d’endoctrinement politique, de persécutions religieuses, voire de torture. Les musulman·e·s de la province sont “traité·e·s comme des ennemi·e·s d’État sur la seule base de leur identité ethnoreligieuse”, souligne le rapport. Si la situation des droits des Ouïghour·e·s est depuis longtemps critique, les violences contre cette communauté ont pris une ampleur sans précédent ces dernières années. Interdiction d’observer le ramadan, discriminations à l’embauche, destruc­tion du patrimoine architectural, disparitions et emprisonnements forcés… À partir de 2001, sous couvert de lutte contre le terrorisme, le gouvernement chinois accroît la répression contre la communauté ouïghoure, tout en soutenant l’arrivée massive de Chinois·es Hans (principale ethnie chinoise) dans la région. Les tensions et les persécutions s’intensifient après 2009, à la suite de sanglantes émeutes interethniques et d’une série d’attentats.

Patrouille de police sur un marché de nuit, à Kashgar, le 25 juin 2017. © Johannes Eisele/AFP Photo

Pour Pékin, la province du Xinjiang est en effet stratégique dans le vaste projet des “Nouvelles routes de la soie”, futures voies commerciales devant relier l’Europe à l’Empire du Milieu. À partir de 2015, la Chine met en place une “politique de déradicalisation” des Ouïghour·e·s aboutissant à la multiplication de ces “camps de rééducation”, dont les autorités de Pékin ont fini mi-octobre par reconnaître l’existence. Parallèlement, le nombre officiel d’arrestations est multiplié par huit dans la province entre 2016 et 2017. Selon les organisations ouïghoures en exil, les disparitions se comptent en millions.