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Femmes ici et ailleurs

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Reportage : Premières de cordée [France]

Pendant longtemps, la haute montagne n’a été qu’un univers d’hommes. Le monde de l’alpinisme féminin s’émancipe désormais. Les cordées entre femmes permettent souvent de franchir une première marche vers l’égalité. Amatrices ou guides, individuellement ou collectivement, en France et jusqu’à l’autre bout du monde, les femmes partent à la conquête de sommets, naturels et aussi, souvent, culturels.

Textes de Philippe Vouillon
Photographies de Romain Étienne

Paru dans Femmes ici et ailleurs #34, novembre-décembre 2019 

Le groupe d’alpinisme féminin Savoie Haute-Savoie – sept femmes plus leur guide –, ici presque au complet, rentre au refuge après l’ascension de l’aiguille de la Dibona. En fond, la vue sur le massif des Écrins.

Chamonix, capitale de l’alpinisme. Les cordées, casques et piolets sanglés sur le sac à dos, se pressent devant la gare où l’automotrice rouge du Montenvers patiente avant son départ pour la Mer de Glace. En ce petit matin du mois de juin, la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) organise son Grand Parcours, un rendez-vous annuel de découverte de l’alpinisme. Débutant·e·s ou grimpeurs et grimpeuses confirmé·e·s se retrouvent le temps d’un week-end au pays du Mont-Blanc pour s’initier ou se perfectionner. Les inscrit·e·s à la manifestation sont presque à parité : 43 % de femmes, 57 % d’hommes. Par contre, l’encadrement compte 90 % de formateurs. Seules Alizée Visconti et Isabelle Philippe, deux initiatrices en alpinisme, diplôme fédéral en poche, seront aujourd’hui en tête d’un groupe. Une situation assez représentative du reste de la profession, qui compte quarante femmes guides pour 1 800 confrères actifs. Pourtant, la donne et les mentalités sont en passe de changer. Lentement, mais sûrement, à la vitesse du petit train à crémaillère qui s’ébranle enfin.

Casque, piolets et broches à glace, crampons dans le sac… Prête. Alizée Visconti, initiatrice en alpinisme, s’engage en tête de son groupe sur la Mer de Glace, lors de la première journée
de formation du Grand Parcours 2019, à Chamonix.

Une chambre à soi

Isabelle Philippe, cinquante ans à la fin de l’année, sera ma formatrice pour la journée. Les vingt minutes de montée à venir nous laissent le temps de faire connaissance avant la première séquence d’ateliers sur le glacier, crampons aux pieds. Elle n’est pas près d’oublier le 14 mars 2015, jour de sa première “sortie d’alpi” (comprenez : d’alpinisme) à la Petite Verte, dans le couloir Chevalier, une face de 350 mètres de neige et de rochers sur les rives du grandiose glacier d’Argentière. “Arrivée au sommet, je me suis tout de suite dit : ‘C’est bon, ce sera ça et rien d’autre’.” Depuis elle n’arrête plus, gagnée par une passion qui lui dévore ses week-ends.

Le week-end commence par une longue marche d’approche jusqu’au refuge du Soreiller. Les sacs à dos sont lourds mais l’ambiance est légère…

“Je crois que j’avais gardé cette envie au fond de moi. Mais il y a un temps pour tout”, confie celle qui n’avait connu jusque-là que le plaisir de la randonnée et les émotions d’enfance devant les paysages montagnards. Son fils arrivait à l’adolescence, son mari s’était passionné pour le théâtre. L’alpinisme est devenu sa “chambre à elle”. La voie était libre… Isabelle Philippe est même devenue présidente du Club alpin d’Annemasse, une première pour cette institution qui fêtera son centième anniversaire en 2022. Volontaire, elle a tracé sa route comme une comète.

D’autres femmes alpinistes, celles de la jeune génération, passent par l’étape des groupes féminins, phénomène en plein essor ces cinq dernières années. En particulier au sein de la FFCAM, qui en a fait un des piliers de sa politique en faveur de l’égalité. “On devrait parler de cordées ‘entre femmes’”, prévient l’historienne Cécile Ottogalli-Mazzacavallo (lire sa parole d’experte dans Femmes ici et ailleurs #32). “‘Cordées féminines’ renvoie à la féminité et entretient l’idée que, parce que je suis une femme, je dois montrer un certain standard, être ‘féminine’. Pratiquées par quelques rares Anglaises dès le début du 20e siècle, les cordées de femmes sont demeurées longtemps très discrètes. Marginalisation également appliquée à l’égard de celles qui ont tenté de s’émanciper à la seule force de leur initiative personnelle. Il faut attendre la fin des années 1990 pour que les fédérations cessent d’ignorer ces mouvements. Les jeunes femmes d’aujourd’hui portent les mêmes aspirations que les pionnières : montrer qu’elles sont capables de faire entre elles, qu’elles peuvent guider, décider, assurer et accéder par l’entre-soi à cette reconnaissance.

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