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Femmes ici et ailleurs

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Reportage : Pour les femmes, Le Blanc hisse le rouge [France]

C’était la mauvaise nouvelle de trop. La décision de fermeture temporaire, puis définitive de la maternité du Blanc a révolté la population de cette petite ville de l’Indre. Avec de nombreuses femmes en tête de la mobilisation, mais aussi des hommes, les habitant·e·s se sont rassemblé·e·s pour imaginer et mener des initiatives loufoques, spectaculaires, solidaires. Un soulèvement mixte et collectif pour la santé des femmes, qui inspire bien au-delà de ce territoire.

Texte de Lena Bjurström
Photographies de Christopher Chriv (sauf mention)
Paru dans Femmes ici et ailleurs #29, novembre-décembre 2018

Le 15 septembre dernier, la petite ville du Blanc, dans l’Indre, a vu rouge… littéralement. Plus de 3 000 personnes se sont vêtues d’écarlate pour protester contre la fermeture annoncée de la maternité de la ville. “Il y a une maternité au Blanc depuis les années cinquante, explique Patrice Houssin, élu local. Si elle ferme définitivement, on pourra presque jeter le registre des naissances de la ville.” © Nicolas van Ingen

Tout a commencé en juin dernier, quand est tombée l’annonce d’une fermeture “temporaire” de la maternité du Blanc, commune de 6 500 habitant·e·s au cœur de la Brenne, dans l’Indre. En accord avec l’Agence régionale de santé, le centre hospitalier de Châteauroux — en charge de celui du Blanc depuis la fusion des deux établissements en 2017 — estime que la sécurité des accouchements n’est pas assurée par manque de personnel. Mais pour les femmes enceintes du Blanc et des communes alentour, cette décision signifie surtout qu’elles vont se retrouver à plus de cinquante kilomètres des maternités les plus proches : Châteauroux, Châtellerault ou Poitiers. Une heure de route avec des contractions, sans garantie de ne pas devoir accoucher dans la voiture… Pour de nombreux·ses Blancois·es, cette décision n’est rien de moins qu’une “violence faite aux femmes”, selon les termes de la maire de la commune, Annick Gombert. D’autant que, si l’Agence régionale de santé parle de “suspension temporaire”, personne ne se fait d’illusion au Blanc. Leur maternité est menacée depuis des années.
En 2011 déjà, sa fermeture par l’administration n’avait été évitée que par une forte mobilisation. Entre 5 000 et 6 000 habitant·e·s étaient alors descendu·e·s dans la rue, à l’appel du comité de défense des usager·e·s de l’hôpital du Blanc, réunissant élu·e·s, citoyen·ne·s et membres du personnel.

La forteresse de Château-Naillac, à gauche, qui abrite l’Écomusée de la Brenne, surplombe le bourg du Blanc et la rivière Creuse. La ville perd chaque année une partie de sa population (– 119 personnes depuis 2015), tout comme les autres communes de ce canton de la région Centre-Val de Loire.

Début du mouvement de résistance

Le 18 juin, 1 500 personnes se retrouvent donc dans le centre-ville pour défendre leur maternité. “En ce jour symbolique, nous entrons en résistance”, clame la maire. Devant la sous-préfecture, les discours s’enchaînent, une chorale chante La Marseillaise, mais, pour certain·e·s, le rassemblement tient plus de l’éloge funèbre que de l’insurrection. “Nous étions plusieurs habitant·e·s à nous dire que le combat était déjà perdu. Nous ne nous sentions pas mobilisé·e·s, alors qu’on avait tous et toutes conscience de l’enjeu”, se souvient Claire Moreau, animatrice dans une association locale d’éducation populaire, devenue depuis un·e des piliers de la contestation. Ce soir-là, une poignée de citoyen·ne·s du Blanc et des villages voisins se réunissent chez elle et son compagnon. Des femmes, des hommes, souvent jeunes parents. “Nos enfants sont presque tou·te·s né·e·s à la maternité du Blanc, souligne Claire Moreau, elle-même mère de trois enfants, et nous sommes unanimes pour dire que cette maternité est super, parce qu’à taille humaine. Il y a un vrai suivi avant et après l’accouchement. Nous sommes en confiance. Et puis, parce que c’est une maternité de proximité, les conjoint·e·s peuvent être là.” Nombre des personnes présentes ce soir-là se connaissent de près ou de loin. Pour la plupart engagées dans la vie associative, elles sont inquiètes pour l’avenir de la maternité et volontaires pour agir.

Premières actions médiatiques

Christelle Bouche, cantinière, était presque à terme de sa grossesse quand elle a appris la fermeture de la maternité du Blanc, où elle devait accoucher. Son fils Côme est né fin juillet à Châtellerault, à une heure de route.

Mais comment ? De discussions en discussions, l’idée est lancée de mettre en scène un faux accouchement sur la route, comme symbole des temps à venir. Christelle Bouche, cantinière et seule femme enceinte de l’assemblée, est partante pour jouer les parturientes abandonnées. Un rôle à la mesure de sa situation. “J’ai appris le jour de ma dernière échographie que la maternité allait fermer et que je ne pourrais donc pas accoucher au Blanc comme prévu, raconte-t-elle, et je l’ai su par les médias ! Vous vous rendez compte ?” Le 29 juin, deux jours après que la maternité ait baissé le rideau, elle crie au milieu d’un carrefour du Blanc, mime les dernières contractions, tandis qu’un ami comédien joue le père paniqué sous le regard d’une petite centaine de personnes. Le “spectacle de rue” est un succès et à la réunion suivante, d’autres rejoignent le groupe. Avec une quinzaine d’habitant·e·s, décidé·e·s et plein·e·s d’idées, le collectif est lancé. Son nom : Cpasdemainlaveille. “Parce que ce n’est pas demain la veille qu’on va se laisser faire. C’est l’idée que nous, habitant·e·s, réagissons !”, explique Claire Moreau. Le Blanc n’a certes pas attendu la création du collectif pour agir. “Le comité de défense de l’hôpital fait un super boulot depuis 2011 en travaillant notamment sur le plan politique et juridique, il fait pression sur l’administration et le gouvernement. Le principe du collectif d’habitant·e·s, de son côté, est que chacun·e puisse faire quelque chose à son niveau. Avec nos propositions d’actions médiatiques où tout le monde peut participer, nous sommes complémentaires du comité”, précise Laure Courgeau, animatrice de réseaux agricoles.

Tout l’été, des habitant·e·s se sont retrouvé·e·s dans les villages du territoire pour réaliser des guirlandes à base de vêtements d’enfants, ornés de slogans revendicatifs. © Facebook Cpasdemainlaveille
Avec des banderoles dans les champs et aux carrefours routiers, à la fin de l’été, nul·le ne pouvait traverser la Brenne en ignorant la crise de la maternité du Blanc. © Facebook Cpasdemainlaveille
Claire Moreau, animatrice dans une association locale d’éducation populaire, a fait partie des premier·e·s habitant·e·s à mobiliser la population. © Christopher Chriv

Tuto d’accouchement en voiture

C’est le début de l’été. Pour mobiliser l’ensemble du canton (environ 18 000 personnes), les membres de Cpasdemainlaveille commencent par convier la population à fabriquer des banderoles. “Le leitmotiv était : Être vu·e·s pour être entendu·e·s. Il fallait que les gens qui passent comprennent que nous sommes en crise”, souligne Laure Courgeau. Mais pour le collectif, ces ateliers sont surtout un moyen d’impliquer plus largement, au-delà du cercle d’ami·e·s et de connaissances. Claudio Palumbo, son compagnon, éleveur de chèvres à Mérigny, à quelques kilomètres du Blanc, ajoute : “Les habitant·e·s du territoire tiennent à leur maternité. Il ne manquait qu’une étincelle, une manière d’agir”. Des murs de fermes à ceux des mairies, la Brenne se pare des couleurs de la mobilisation. Et le collectif envahit les réseaux sociaux. Dans un tutoriel ironique posté sur YouTube, une sage-femme propose un cours d’accouchement en voiture. “Vous installez le sac poubelle sur le coussin. N’oubliez pas de prendre des serviettes à mettre un peu partout et une toile cirée pour ne pas salir la voiture.” Des habitant·e·s enregistrent une chanson parodique : “La stresstitude, c’est devoir aller accoucher à Châteauroux. Quand tu dois faire une heure de route et qu’t’es au bout. Quand le père ne pourra pas être au rendez-vous.” L’été file, le nombre d’abonné·e·s Facebook de Cpasdemainlaveille grimpe.

Laure Courgeau et son compagnon, Claudio Palumbo, d’origine néerlandaise, sont venu·e·s se former à l’élevage de chèvres dans la région. Aujourd’hui, elle anime des réseaux agricoles au sein de l’organisation CIVAM — Campagnes vivantes, pendant qu’il gère son élevage dans le hameau de Mérigny, à quelques kilomètres du Blanc.

Le rouge est mis au Blanc

Le 15 septembre, plus de 3 000 personnes se rassemblent pour la manifestation “Le Blanc voit rouge” à l’initiative du collectif et du comité de défense de l’hôpital. Chacun·e s’est vêtu·e d’écarlate, jusqu’aux vitrines des commerces comme celles d’une enseigne nationale de prêt-à-porter. “Notre magasin fait partie d’une chaîne, on ne peut pas faire ce qu’on veut. Mais il était important de participer par ce geste de soutien”, raconte une employée. Elle aménage donc rapidement un coin de vitrine rouge, accroche des ballons. Cette démonstration de solidarité donne foi aux militant·e·s, mais n’émeut pas l’administration. La maternité, qui devait rouvrir ses portes ce jour-là, est toujours cadenassée. L’Agence régionale de santé a, entre-temps, commandé un audit des conditions d’accouchement. Les conclusions des expert·e·s indépendant·e·s, rendues fin septembre, sont implacables. “Effectifs insuffisants”, “perspectives de recrutement trop incertaines” : le rapport pointe la baisse de 36 % du nombre de naissances depuis 2009 et préconise la “fermeture définitive de la maternité du Blanc”.

Depuis la grande manifestation de septembre, cette banderole n’a pas quitté le fronton de la mairie, illustrant l’engagement continu des habitant·e·s comme des élu·e·s. © Nicolas van Ingen

Sécurité des femmes et égal accès aux soins

Pour protester contre la fermeture de la maternité, des Blancois·es ont planté la tente cet automne devant l’hôpital du Blanc. © Facebook Cpasdemainlaveille

La maire du Blanc n’est pas surprise. Celle qui avait un temps songé à faire de l’obstétrique son métier s’est jetée à corps perdu dans la bataille, retrouvant sa vocation de jeunesse pour mieux défendre ses convictions. “En principe, la fusion du centre hospitalier du Blanc avec celui de Châteauroux en 2017 devait permettre de partager les coûts pour maintenir des soins de proximité au Blanc, explique la maire, mais on a rapidement compris que ce n’était qu’une étape vers la fermeture.” Selon Annick Gombert, le fond de l’affaire est une question financière : “Le vrai problème est le manque d’investissement. Quand on voit que le rapport des expert·e·s parle du déficit de l’hôpital du Blanc [2 millions d’euros par an NDLR], on se rend compte que la sécurité des femmes et l’égal accès aux soins n’étaient pas vraiment au cœur de leur mission”, accuse-t-elle. D’autant que les candidatures de praticien·ne·s, récoltées et envoyées au printemps dernier par le comité de défense de l’hôpital pour pallier le “manque de personnel”, n’ont jamais reçu de réponse.

Quand une naissance se fait aux urgences

Aurélie Bourry, ancienne sage-femme de la maternité du Blanc exerçant aujourd’hui en libérale, dénonce également une approche comptable. “Avec moins de 300 naissances par an, la maternité n’est pas rentable. Bien sûr, pour être à l’équilibre, une maternité devrait pratiquer environ 1300 accouchements chaque année ! Mais depuis quand parle-t-on de rentabilité économique autour d’un acte qui ne devrait être qu’humanité et bienveillance ?” Selon une enquête du journal Le Monde, publiée en février 2018, deux tiers des maternités ont fermé en France en quarante ans, dont une dizaine depuis 2016, alors que le nombre annuel de naissances reste relativement stable. Et pour Aurélie Bourry, la sécurité des parturientes n’est pas l’objet de préoccupation des autorités : “Sans maternité à moins d’une heure de route, les femmes sont isolées. Et parfois il y a un problème, elles n’ont pas le temps d’arriver à la maternité. On nous dit ‘ça se programme une grossesse’, vous vous rendez compte ? Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe !” La naissance au service des urgences de l’hôpital du Blanc de la petite Isra, le 1er décembre dernier, n’est venue que renforcer les convictions des partisan·e·s de la maternité. La mère n’a pas eu le temps de prendre la route, elle a accouché un quart d’heure après son arrivée à l’hôpital.

Pendant onze jours, des habitant·e·s du Blanc ont occupé les locaux de la maternité, y recréant un espace de lutte, mais aussi de vie collective. Jusqu’à leur évacuation par la police, à 4 h 30 du matin, le 30 octobre. © Facebook Cpasdemainlaveille

La tenue symbolique de la Servante écarlate

Pour alerter sur ce type de conséquence directe de la fermeture de la maternité, le collectif décide de s’approprier la cape rouge de La Servante écarlate. Décrivant une société totalitaire écrasant les femmes, ce roman de l’autrice canadienne Margaret Atwood, écrit dans les années quatre-vingt, connaît un nouveau succès depuis son adaptation en série télévisée. De l’Argentine aux États-Unis, de nombreux groupes féministes s’inspirent de ces vêtements rouges. C’est d’ailleurs ainsi que l’idée est venue à Claudio Palumbo : “C’est en découvrant les actions de ces groupes que je me suis dit que nous aussi, nous pouvions utiliser ce costume. Il est très visuel, attire l’attention et symbolise la violence faite aux corps des femmes que nous dénonçons.” Lancée en réunion au mois de septembre, l’idée est approuvée par le collectif, les tenues sont cousues par des volontaires et deux semaines plus tard, le 28 septembre, les Servantes écarlates du Blanc tournent en cercle devant les bureaux de la direction du centre hospitalier de Châteauroux.

Et maintenant, occupation !

Cynthia Rochet, directrice du Centre communal d’action sociale, explique : “La richesse du collectif, c’est la diversité des personnes qui s’y engagent, femmes, hommes, de toutes origines sociales. Elles apportent un foisonnement d’initiatives.” Et des idées plus ou moins farfelues : “Qui n’ose rien n’a rien, c’est un peu notre mantra depuis le début !”, rit-elle.

Et quand celle-ci vote, le 19 octobre, la fin définitive des accouchements au Blanc, le collectif fait sauter le cadenas de la porte de la maternité et s’installe dans les locaux. “L’occupation a été un vrai cap dans la mobilisation, affirme Cynthia Rochet, directrice du Centre communal d’action sociale, on n’imaginait pas que tant de gens viendraient.” Jour et nuit, plus d’une centaine d’habitant·e·s, jeunes, adultes, retraité·e·s, familles avec leurs enfants, s’y relayent. Des personnalités politiques comme Benoît Hamon ou Philippe Poutou font le déplacement pour voir de près la mobilisation. Des commerçant·e·s ravitaillent les occupant·e·s. Sont organisés des cours de massage de nourrissons, un atelier de santé dentaire… “Nous pensions que nous serions évacué·e·s dès le week-end suivant. Au final, on y a passé onze jours ! Cet épisode a créé une vraie solidarité. Des personnes que j’accompagne au centre social sont venues. Certaines nous ont dit que nous n’étions pas les bobos qu’elles imaginaient”, s’exclame Cynthia Rochet. “Avec l’occupation de la maternité, le collectif a pris un nouvel essor, confirme Claire Moreau, d’une quinzaine de membres du début, il compte aujourd’hui plus d’une centaine de personnes impliquées.
Pour Laure Courgeau, “le fait d’avoir un lieu défini où chacun·e peut passer, se rencontrer, joue beaucoup aussi”. Un espace collectif sitôt perdu – les occupant·e·s ont été évacué·e·s par la police le 30 octobre – sitôt retrouvé, grâce au prêt gracieux par des médecins libéraux de leurs anciens locaux, tout juste déménagés. Depuis que l’ex-maison médicale, rebaptisée Maison amicale, est devenue le cœur battant de la lutte du Blanc, des dizaines de personnes s’y pressent quotidiennement. Et pas un jour ne passe sans qu’un atelier collectif ou une réunion n’y soit organisés. Dans le hall, Danièle Moutoussamy, infirmière à la retraite, fabrique des badges à la chaîne en discutant avec Sylviane Van de Moortele, autrice et Gildas Yaouanc, cardiologue. On entend des rires d’enfants provenant de la garderie improvisée au bout du couloir. Les plus jeunes jouent sur un tapis pendant que les grand·e·s suivent le cours d’une association d’arts plastiques. Dans la pièce d’à côté, un café frais coule alors que se prépare un atelier d’impression de slogans sur tee-shirts.

Entre celles et ceux qui sont né·e·s au Blanc, celles qui y ont accouché, chacun·e a un lien affectif avec cette maternité, symbole de la vie du territoire. © Facebook Cpasdemainlaveille

Une foule de volontaires pour un calendrier de nus masculins

Une ambiance à l’image de l’esprit de Cpasdemain­laveille. “Nous fonctionnons de façon horizontale, explique Cynthia Rochet, tout le monde peut faire une proposition d’action. On la valide collectivement et ensuite, celui ou celle qui a eu l’idée s’occupe de la réaliser avec d’autres qui souhaitent participer. C’est ainsi qu’on se retrouve en même temps à fabriquer des décorations de Noël militantes et à préparer la manifestation à Paris. Ça part un peu dans tous les sens, mais on s’amuse bien !” Une des dernières initiatives du collectif ? La confection d’un calendrier 2019 avec des photos de nus masculins. Une manière de montrer que les hommes se mobilisent autant que les femmes pour cette maternité. “L’idée, c’est de faire poser des membres du collectif et des élus du coin, nus, avec une pancarte défendant la maternité. Nous avons eu tellement de volontaires que nous pourrions même faire un calendrier 2019-2020 !”, rit Aurélie Helesbeux, ingénieure.
Patrice Houssin a déjà repéré le coin de nature où il veut poser. Pour cet adjoint au maire de la commune de Lureuil, 266 habitant·e·s, à quinze kilomètres du Blanc, cette mobilisation est fondamentale : “Ce n’est pas un hasard que la réouverture de la maternité fédère tant. C’est l’expression d’une lutte plus large. Les gens d’ici sont lucides. Si on perd la maternité, il n’y aura plus d’anesthésistes de nuit, ce qui posera la question du service de chirurgie, puis des urgences et donc de l’hôpital. S’il n’y a plus d’hôpital, on perdra l’école d’infirmier·e·s, seule formation post-bac du territoire.

La ville du Blanc s’est parée des couleurs de la colère pour une manifestation écarlate aux allures de bal costumé le 15 septembre. Au centre, Christelle Bouche et son fils, Côme. © Nicolas van Ingen
Le bureau de Pôle emploi, le guichet de la SNCF, une classe d’école primaire… Les services publics ferment les uns après les autres au fil des années. © Christopher Chriv
Adjoint au maire de Lureuil, une petite commune à quinze kilomètres du Blanc, Patrice Houssin (ici devant l’hôpital du Blanc) porte son costume d’“élu fantôme”. “Notre travail d’élu·e·s du territoire est d’écouter les habitant·e·s, souligne-t-il, mais dans l’administration, personne ne nous entend.” © Christopher Chriv

Un effet domino qui n’aura qu’un résultat, selon lui, l’écroulement démographique du territoire : “Les services publics disparaissant les uns après les autres, qui viendra s’installer ici, et qui restera ?” Et de remarquer : “Si la maternité reste fermée, il n’y aura plus de naissances au Blanc. Peut-être une, de temps en temps, par accident. Mais le registre des naissances prendra la poussière.” En octobre, Patrice Houssin et soixante-quinze autres élu·e·s du territoire ont ainsi envoyé leur démission au préfet. “C’était l’idée de la maire du Blanc, Annick Gombert. Par ce geste fort, nous voulions faire réagir.” Mais les démissions sont restées lettres mortes, l’administration, refusant, par son silence, de les prendre en compte. Depuis, elles et ils continuent à assumer leur mandat politique, mais portent une tenue blanche en manifestation, costume d’“élu·e·s fantômes” d’un territoire où les services disparaissent les uns après les autres.

Le 1er décembre, 250 marcheuses et marcheurs ont pris la direction de Paris. Des gilets jaunes se sont joints à la marche ce matin-là, le temps de traverser le bourg, avant de repartir vers leurs ronds-points. “Si vous passez par Châteauroux, faites étape sur notre rond-point, on vous offrira le café !”, lance l’un en saluant la procession.

Une vraie dynamique locale

Le 30 juin dernier, la SNCF supprimait son guichet au Blanc. Quelques années plus tôt, c’est Pôle Emploi qui fermait son antenne. À la rentrée dernière, l’école a perdu une classe de primaire. “Il paraît qu’on ne peut pas investir dans un territoire dépeuplé, mais c’est l’État qui nous dépeuple !”, proteste Christelle Bouche. Cantinière en école, elle a fait le choix de s’installer dans la région avec son compagnon, comme plusieurs autres membres moteurs du collectif : “Il y a une vraie qualité de vie ici, et, contrairement à ce qu’on peut croire, il y a plein d’évènements culturels et un vaste réseau associatif.” Pour Patrice Houssin, le terreau de cette vie de territoire a été posé il y a une trentaine d’années : “La création du parc naturel de la Brenne a entraîné une vraie dynamique, avec des communes travaillant main dans la main pour proposer des activités. Ici, les gens ont envie de s’impliquer.” Et la mobilisation autour de la maternité laissera une empreinte durable, veut croire Cynthia Rochet : “J’espère vraiment qu’on arrivera à obtenir la réouverture. Mais quoi qu’il se passe, on aura créé quelque chose ici. Des liens nouveaux et la preuve qu’en se réunissant, chacun·e apportant sa patte, on peut faire de grandes choses.” ●


Grands pavillons

À la sortie du Blanc, sous les arbres, cette ancienne voie fut autrefois celle du chemin de fer, fermé en 1953. Pour le début de la marche, “nous avions le choix entre cette route des bois et le bitume de la départementale. Nous n’avons pas hésité, s’amuse Claudio Palumbo. Bien sûr, c’est aussi un symbole.

Derrière son nom de comptine pour les enfants, la Marche des oreilles a fédéré des dizaines d’habitant·e·s du Blanc et des communes traversées jusqu’à Paris, soit plus de 350 km. Objectif : faire entendre la voix d’une ruralité qui se sent oubliée.

La Marche des oreilles est l’action la plus ambitieuse entreprise par le collectif Cpasdemainlaveille : un périple jusqu’à Paris, dont le mot d’ordre a la poésie de l’absurde : “Puisque l’État ne tend pas l’oreille, nous lui en apportons de nouvelles !” Le 1er décembre, 250 Blancois·es aux longues oreilles ont ainsi pris la route des bois, pour un parcours en relais de deux semaines, chacun·e pouvant rejoindre une étape selon ses disponibilités. Sylvie Perchez, retraitée, a avalé l’intégralité des 355 km du Blanc à Paris, avec trois autres habitant·e·s. “Chaque jour, au moins une dizaine de personnes arrivaient en voiture du Blanc pour marcher avec nous sur une ou deux étapes”, raconte-t-elle.

Quatre marcheuses et marcheurs ont parcouru l’intégralité des 355 km séparant Le Blanc de Paris, dont Sylvie Perchez, retraitée : “Sur les réseaux sociaux, nous relayions notre avancée et les réactions des personnes rencontrées qui nous ouvraient leur porte pour un repas ou la nuit.

Porter la voix des autres communes rurales

Oreilles d’éléphants, de souris, voire même de gigantesques cotons-tiges “pour déboucher les oreilles de M. Macron”… En chemin, les Blancois·es ont attiré l’attention. “C’est pour la défense des lapins ?”, s’est amusé un policier municipal à Morigny-Champigny. “Non, pour notre maternité et l’égalité”, a répliqué Sylvie Perchez. Car c’est aussi une marche pour la ruralité et le service public qu’ont entrepris les Blancois·es. “L’idée était de récolter les doléances des communes par lesquelles nous passions pour les porter à Paris”, explique la marcheuse. Accueillis et hébergés à chaque étape par des associations, des mairies, des habitant·e·s, les membres du collectif ont ainsi recueilli les témoignages d’une ruralité en crise. De la Brenne à l’Île-de-France, un écho identique : “Tous et toutes ont parlé de l’abandon des services publics — de la maternité de Pithiviers [fermée en 2016] à l’hôpital de Vierzon — et de la difficulté des mairies de répondre aux mêmes besoins avec des budgets de plus en plus réduits”, résume Sylvie Perchez. Des récits portés au Conseil économique, social et environnemental, puisqu’Emmanuel Macron n’a pas voulu recevoir la délégation à son arrivée à Paris. Après deux semaines de marche, c’est à la mairie du XIVe arrondissement que 200 Blancois·es ont déposé leur sac à dos et dégusté un vin chaud, le 16 décembre. Pour la maire Carine Petit, leur lutte est “exemplaire”. Une marcheuse a répliqué : “Elle n’est pas terminée.

Le 16 décembre, c’est dans une capitale blasée par les manifestations de gilets jaunes que débarque la Marche des oreilles. Mais leurs chants berrichons et leur allure bon enfant attirent la sympathie. “Encore une maternité qui ferme ?”, s’exclame une parisienne qui les assure de tout son soutien.