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Michelle Perrot : L’essentielle histoire des femmes [France]

Elle est à l’origine de l’histoire des femmes. Michelle Perrot a accordé un entretien exclusif à Femmes ici et ailleurs, posant son regard unique sur notre histoire collective, dense et riche d’enseignements, sur Mai 68 et sur une actualité porteuse d’espoirs. 

Propos recueillis par Pierre-Yves Ginet
Paru dans Femmes ici et ailleurs #24, mars-avril, 2018

Biographie express
Michelle Perrot est née à Paris en 1928. Durant ses études d’Histoire à la Sorbonne, elle se consacre aux mouvements ouvriers. Elle soutient sa thèse en 1971 et devient professeure à l’université Paris VII-Diderot en histoire contemporaine. Elle travaille également sur la délinquance et le système pénitentiaire. En parallèle, elle s’implique aux côtés des féministes. Elle contribue fortement à l’émergence de l’histoire des femmes et du genre en France, dirigeant les premières maîtrises et thèses sur ces questions.
Elle dirige avec Georges Duby, l’Histoire des femmes en Occident en cinq volumes en 1991-1992, puis publie Les femmes ou les silences de l’histoire en 2001 ainsi que Mon histoire des femmes en 2006. Témoin et actrice de l’histoire du féminisme, elle a reçu le Grand Prix d’Histoire du ministère de la Culture en 1981 et la Légion d’honneur en 1992.

© Bernard Bisson/JDD/SIPA

On lit souvent que vous avez “créé” l’histoire des femmes au début des années 1970. Aujourd’hui, c’est difficile à imaginer. Rien n’existait dans ce domaine avant vos travaux ?

L‘histoire des femmes, c’était souvent des portraits de saintes, d’héroïnes, de femmes courtisanes. Mais cette histoire, au sens où nous l’entendions, c’est-à-dire une histoire des femmes et non pas d’une femme, prise aussi dans des rapports femmes-hommes, cela n’existait pas. Ensuite, il n’en était pas question dans les sphères scientifiques et universitaires. On ne parlait jamais des femmes ! En 1949, Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir venait de paraître. J’étais étudiante. Lorsque j’ai dit à mon professeur, Ernest Labrousse, le grand maître de l’histoire sociale à la Sorbonne après la guerre, que j’avais envie de travailler sur le féminisme, il a eu un sourire amusé : on voyait bien qu’il pensait que c’était anecdotique, pas sérieux. 

Tout était à construire… Comment s’est articulé votre travail ?

À cette époque, dans de nombreuses facultés françaises, des chercheuses se posaient les questions soulevées par le Mouvement de libération des femmes (MLF). En 1973, nous étions plusieurs à l’université de Jussieu, le centre de la contestation, à nous dire : “nous militons, c’est très bien. Mais que faisons-nous ?” Alors, au printemps de cette année-là, nous avons décidé de proposer un cours sur les femmes. Nous l’avons appelé : “Les femmes ont-elles une histoire ?” À l’époque, à vrai dire, nous n’étions pas tellement sûres de la réponse ! Mais nous étions très beauvoiriennes (NB : Simone de Beauvoir avait écrit “les femmes n’ont pas d’histoire”) et nous l’avons fait.

Des policiers tentent de refouler une dizaine de femmes, le 26 août 1970, place de l’Étoile à Paris. Elles veulent déposer une gerbe sur la tombe du soldat inconnu. Sur leurs banderoles, elles proclament “un homme sur deux est une femme” ou “il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme”. © AFP Photos

Nous ne voyions pas vraiment alors le rôle actif des femmes dans l’histoire, elles nous semblaient même relativement passives. Dans ma thèse sur les grèves ouvrières, un petit chapitre d’une quinzaine de pages est consacré aux femmes : à la fois les femmes grévistes et les femmes de grévistes. Je conclus ce chapitre en parlant d’un “univers de défaite et de soumission”. À ce moment, je me pose la question du “pourquoi”, mais je ne la résous pas avec une réflexion sur les dominations. Cela viendra seulement plus tard. Toutes celles qui ont “créé” l’histoire des femmes dans notre pays étaient des féministes engagées. Cependant, nous sommes avant tout des historiennes…

En tant qu’universitaires, notre but était de faire de l’histoire des femmes de manière scientifique et sérieuse. Je veux citer par exemple ma collègue Yvonne Knibiehler, grande spécialiste de l’histoire des mères, qui a organisé dès 1975 un colloque à Aix-en-Provence dont le thème était “Les femmes et les sciences humaines”. Étaient présent·e·s des psychanalystes, des sociologues, des historien·ne·s. Il y a eu de dures batailles ! Nous n’employions pas le mot “genre” à cette époque. Donc, j’ai été créatrice sans doute de l’histoire des femmes, mais pas toute seule ! 

Pourquoi, selon vous, est-il si important que cette histoire des femmes soit partagée par le plus grand nombre, femmes et hommes, aujourd’hui ?

Il y avait, comme le titre de l’un de mes livres le dit, Les femmes et les silences de l’histoire. Nous avons voulu remplir ce vide. Le but était de réintroduire, restaurer, réinsuffler cette histoire des femmes dans l’histoire générale. Savoir d’où nous venons, comment les rapports de sexes ont évolué, permet de mieux comprendre la situation présente et d’agir. L’histoire contribue à la conscience de l’identité. C’est un instrument de connaissance et un instrument critique, qui permet de prendre conscience des rapports de sexes, de les déconstruire. C’est pour cela qu’il est très important que tout le monde, que toutes les femmes connaissent leur histoire, qu’elle soit largement et socialement partagée. L’histoire des femmes est aussi celle des hommes, cela n’a pas de sens de les séparer. 

Une jeune femme à terre, lors d’une charge de police visant à disperser une manifestation étudiante, durant les événements de Mai 1968. © AFP Photos

On commémorera bientôt les cinquante ans de Mai 1968. Cette période constitue-t-elle une véritable révolution pour les femmes ?

Je n’emploierais pas le terme de “révolution”, même si je pense que c’est un événement qui a introduit des mutations considérables, notamment dans le domaine de la vie sexuelle et des rapports de sexes. Le mot révolution suggère un changement très rapide, violent et ça n’a pas été le cas. Dès qu’on aborde le domaine des mœurs, il faut beaucoup de temps pour que les mots deviennent des réalités.

Deuxièmement, en Mai 68, on ne parle pas des femmes ! Il est question de société, de politique, un petit peu de révolution sexuelle. Les quatre leaders de 68 sont des hommes : Krivine, Geismar, Sauvageot et Cohn-Bendit. Les femmes sont pourtant là, dans les manifestations, dans les réunions, mais elles ne parlent pas. Il ne vient à l’esprit de personne qu’une d’entre elles puisse être à la tête du mouvement. L’imaged’une femme qui monte sur les épaules d’un homme, est un beau symbole, mais au fond, elles jouent ce rôle d’icônes qu’elles ont toujours joué, pas plus.

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