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Femmes ici et ailleurs

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Parole d’experte : L’usage de l’argent public aggrave-t-il les inégalités femmes-hommes ?

Culture, action sociale, soutien à l’entrepreneuriat, sport… Les politiques publiques peuvent favoriser l’égalité femmes-hommes ou – involontairement – avoir l’effet contraire. Se demander en amont qui en bénéficiera réellement (genre, âge…) permet de construire une action publique à la fois transparente et efficace. 

Propos recueillis par Sandrine Boucher 
Paru dans Femmes ici et ailleurs #37, mars-avril 2020

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Biographie express
Codirigeante du Cabinet Perfégal depuis quinze ans, Isabelle Gueguen a une double expérience dans les collectivités locales, ayant été chargée de mission égalité pour le département du Finistère et élue déléguée à l’égalité pour la ville de Quimper. Elle est experte dans la prise en compte de l’égalité femmes-hommes dans les politiques publiques et territoriales : diagnostic, élaboration de plans d’actions, mise en œuvre et évaluation. Isabelle Gueguen a rédigé, avec le Centre Hubertine Auclert, quatre guides à destination des collectivités locales dont l’un sur la budgétisation sensible au genre.

Quand et comment vous êtes-vous intéressée à la manière dont les moyens publics peuvent contribuer à amplifier les inégalités ?

Au début des années 2000, j’étais coordinatrice d’un programme européen de soutien à l’emploi féminin dans le Finistère. Dans ce cadre, j’ai fait une étude sur des aides à la création d’entreprise accordées par le Département. Nous avons découvert que 30 % des créations d’entreprises étaient l’œuvre de femmes, mais qu’elles ne recevaient que 10 à 15 % de ces aides. La plupart étaient attribuées à des secteurs comme l’informatique ou le BTP, à dominante masculine. Nous avons ainsi pu démontrer que, malgré ce que répétaient les élu·e·s, les politiques publiques n’étaient pas à destination de tous et toutes, puisque les critères d’éligibilité étaient discriminants. Nous avons donc ouvert les dispositifs aux entreprises de service à la personne et au commerce en milieu rural, secteurs majoritairement féminins, et les créatrices d’entreprises ont été proportionnellement beaucoup plus nombreuses à percevoir ces aides. Avant de mettre en place un dispositif, il est important de vérifier qu’il ne va pas renforcer – involontairement – les inégalités. D’où l’intérêt de l’approche intégrée qui consiste à s’interroger : finalement, à qui vont les fonds ? 

Qu’est-ce que cette approche intégrée ?

Elle consiste à s’intéresser, en amont d’une politique publique ou d’un projet, à la composition du public visé par cette action : à la base, y a-t-il plus de femmes ? Plus d’hommes ? De quel âge ? Et si tel public a un accès plus difficile à ce dispositif, il s’agit de mettre en place des solutions pour créer une égalité des chances. 

Avez-vous des exemples ?

Lorsque l’attribution d’une aide, notamment financière, est soumise à critères, il faut penser aux stéréotypes de genre à l’œuvre dans la vraie vie. Par exemple, si je propose une formation sur la parentalité en journée, je vais plutôt cibler les mères au foyer. Ce qui peut être un choix volontaire, si elles forment un public prioritaire. Mais il faudra réfléchir autrement en amont si je souhaite associer les pères. Autre exemple avec la création de la Banque publique d’investissement (BPI). On a constaté que cette structure soutenait préférentiellement les secteurs d’avenir (informatique, environnement), qui sont à dominante masculine. Un des axes de travail confié a été d’encourager la mixité dans ces secteurs et un autre de donner à la BPI la mission de développer l’entrepreneuriat des femmes, comme un acte de compensation. 

Tout nouveau projet de loi doit faire l’objet d’une étude d’impact sur le genre. Cette obligation est-elle respectée ?

Pas vraiment. En France, nous avons toujours cette croyance forte que la politique publique est là pour créer de l’égalité, que les dispositifs vont à tout le monde. Nous n’avons pas le réflexe de travailler sur des données sexuées qui viendraient confirmer ou infirmer cela. Il existe aussi, tout simplement, une volonté de ne pas voir. L’approche universaliste est un beau projet, qui reste incomplet tant qu’il n’intègre pas la vie réelle des gens. Il faut donc convaincre que les citoyen·ne·s ont un sexe, un âge, une couleur de peau. L’autre souci est que nous confondons l’approche intégrée avec les moyens mobilisés pour les politiques spécifiques en faveur de l’égalité femmes-hommes, par exemple les budgets alloués à la promotion du sport féminin. Or, l’essentiel des subventions des communes va toujours aux sports plutôt masculins, comme le foot ou le rugby. Et je ne parle même pas des investissements, ni des mises à disposition des terrains ou de personnel municipal.
Ceci étant, globalement, les choses commencent à bouger. Il y a moins de résistance qu’avant, la société est davantage en demande d’égalité. 

Avez-vous pu observer des actions concrètes dans ce sens ?

Pour moi la méthode belge est celle qui fonctionne le mieux avec notre manière française de construire les politiques publiques. Elle classe les programmes politiques et leurs budgets selon leur sensibilité au genre. 1 = pas d’impact sur l’égalité femmes-hommes. 2 = politiques spécifiques pour l’égalité femmes-hommes. 3 = impact potentiel. La direction des Finances d’Ivry-sur-Seine est en train de tester la méthode. 

Quels sont les arguments que vous utilisez pour convaincre, en dehors de ceux sur l’égalité ?

Je n’arrive jamais en disant que les politiques mises en place sont discriminantes, que leur travail, d’élu·e·s ou de fonctionnaires, est mal fait. Je souligne d’abord l’importance d’être transparent·e·s auprès des citoyen·ne·s. C’est un outil d’aide à la décision, ainsi qu’un moyen d’évaluer les politiques, de vérifier que les actions et l’argent public bénéficient aux personnes qui en ont besoin. ●