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Reportage : Louisiane, la fierté des femmes cajun [États-Unis]

À Houma, au Sud de la Louisiane, Audrey et Maudrey nées Babineaux fêteront en décembre leurs quatre-vingts ans. Elles sont les jumelles d’une famille de dix-sept enfants comme il en existe beaucoup entre Lafayette et Houma. Piliers de leur communauté, à la tête d’une famille de quatre cents personnes, elles maintiennent avec ferveur, humour et gourmandise leur culture face à l’uniformisation américaine.

Texte d’Anne-Laure Pineau
Photographies de Sandra Mehl
Paru dans Femmes ici et ailleurs #26, juillet-août 2018

Maudrey Audrey Babineaux cajun louisiane
Maudrey et Audrey Babineaux sur la terrasse d’Audrey, pavoisée aux couleurs de la France, des États-Unis et d’Hillary Clinton.

Dans le bayou louisianais, la vie coule lentement en ce début d’automne : les chênes verts lèchent le sol avec leurs ramures parées de mousse espagnole, tandis que les crevettiers étendent leurs filets verts au soleil. C’est la fin de la saison pour le crustacé et les bateaux se reposent. Cette latence rappelle le long exil des Cadien·ne·s autrement appelé·e·s Cajuns qui, après avoir quitté l’ouest de la France, s’étaient installé·e·s au Québec, avant de finir leur course en Louisiane au début du XVIIIe siècle. Elles et ils s’étaient retrouvé·e·s là, dans un territoire dur, stérile et hostile, plein de moustiques et de marécages, à l’ouest du delta du Mississippi. Cette terre, subtilisée aux peuples premiers, puis cultivée par les esclaves, est devenue la leur. À force de dur labeur, le limon a fini par donner du riz, du piment, des tomates, beaucoup de cannes à sucre, d’écrevisses et de crevettes… Depuis trois siècles, leurs descendant·e·s parlent de moins en moins le patois francophone et mènent une vie chiche, mais simple, à l’opposée de l’ultra-consumérisme américain, qui vaut aux Cajuns l’attribution de surnoms insultants. Des corner-offices (bureaux chics) de New York aux téléréalités de CBS, on les appelle les coon-ass, les red neck, les stump jumpers. Littéralement les “culs de ratons laveurs”, les “cous rouges”, les “consanguins”. Et pourtant, on ne fait pas plus fier qu’un Cajun et plus encore, qu’une Cajun !

maison chavin cajun louisiane houma
Une maison et des bateaux de pêche à Chauvin, près de Houma.
Babineaux cajun louisiane
Devant sa maison, Maudrey Babineaux, sa fille et sa petite fille décortiquent des crevettes pêchées son petit fils.

En plein cœur du pays cajun, Houma est une bourgade de 32 000 âmes striée de canaux qu’empruntent des cargos de charbon plus gros que les maisonnettes en carton qui rôtissent au soleil. Ici, 20 % des habitant·e·s vivent sous le seuil de pauvreté et le centre-ville perd ses boutiques une à une : dans la rue principale, les échoppes sont à vendre, sur la vitrine du Best Burger in town une affichette explique combien ses propriétaires ont été comblé·e·s de servir leur clientèle, avant de mettre la clé sous la porte.

Pourtant, en ce samedi soir, le Jolly Inn, le dancing du coin, aux façades fatiguées, est bondé. Des portes grandes ouvertes s’échappent des vapeurs climatisées et des airs de violon cajun. À l’intérieur, chapeaux, chemisettes, mises en plis et petites robes sont de sortie. Sous des photos en noir et blanc, chacun·e y va de son potin. Ça chante fort et ça parle fort, les femmes surtout : “Les filles cajuns, elles sont bien canailles, souffle Maudrey Bergeron entre deux tours de piste. Quand mon mari est décédé, j’ai maigri de quinze livres, mais c’est parce que je suis partie danser”, rit-elle avec un accent à couper au couteau. Le matin même, elle était aux funérailles d’une connaissance, et c’est pour elle qu’elle est venue guincher. “J’ai vu sur la gazette que Marianne Breaux de Dulac est morte. Elle était très fière de son héritage cajun, était bonne danseuse et dansait le rock’n roll. Vendredi dernier encore, elle dansait avec un homme bien vaillant et bien gentil.

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Au Joly Inn, le dancing de Houma, les conversations vont bon train sous les photos d’hier.
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Maudrey Babineaux se rend parfois au Joly Inn pour aller danser sur de la musique cajun.

Nous sommes dans l’endroit le plus francophone des États-Unis : un français chantant qui flotte entre Québécois et vieux patois de nos campagnes. Pour dire crevette, on dit “chevrette” ; pour dire “robe de chambre”, on dit “camisole”. Le violon grince, les talons tapent, les danses en ligne se font plus rapides, les jeunes entraînent les âgé·e·s et les âgé·e·s entraînent les jeunes au Jolly Inn. Sur quatre-vingt-six chansons traditionnelles du répertoire cajun, quatre-vingt-une parlent des femmes : elles sont la cause des malheurs des narrateurs, elles brisent les cœurs et poussent les hommes au bistrot.

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