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Dossier : L’histoire oubliée des ”malgré-elles” [France]

Plus méconnues encore que les “malgré-nous”, les ”malgré-elles”. Quinze mille Alsaciennes et Mosellanes ont été incorporées de force par l’Allemagne nazie, dès 1941 et ce parfois jusqu’après la Libération. Pour ces femmes, dont le sort a été longtemps gommé du ”roman national”, débuta un autre combat après la guerre, bien plus long : celui de la reconnaissance.

Texte d’Elodie Horn
Paru dans Femmes ici et ailleurs #43, mai-juin 2021

La couverture du livre Arbeitsmaiden im Altbayern, sur la mémoire de ce que vécurent les femmes incorporées de force. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert

Nous sommes dans un salon de thé au cœur de Strasbourg, capitale de la région Grand-Est. Odile Goerg choisit un thé noir de Chine, avant de sortir un vieux carnet en cuir d’une pochette. Professeure émérite d’histoire à l’université Paris Diderot, aujourd’hui retraitée, elle avait signé en 2000 la préface de l’ouvrage de Nina Barbier, Malgré-elles, les Alsaciennes et les Mosellanes incorporées de force dans la machine de guerre nazie. Yvonne Jaeg, sa mère, a été l’une de ces quinze mille jeunes femmes âgées de dix-sept à dix-neuf ans, habitantes de ces territoires français alors annexés par Berlin, qui furent réquisitionnées par le régime allemand à partir de septembre 1941, d’abord pour le Reichsarbeitsdienst (RAD), le service du travail, puis, à partir de 1942, pour le Kriegshilfsdienst, le service auxiliaire de guerre. Certaines sont restées mobilisées contre leur gré jusqu’après la Libération.

”Malgré-elles” : ce néologisme créé par Nina Barbier, journaliste et autrice d’un livre et d’un documentaire sur le sujet, fait le pendant des ”malgré-nous”, ces 130 000 Alsaciens et Mosellans, en grande majorité embrigadés dans la Wehrmacht et contraints de combattre côté allemand. Ils furent longtemps reconnus comme les seuls à avoir subi cette incorporation contre leur gré. Le travail mené par Nina Barbier a permis, plus de cinquante ans plus tard, de recueillir le témoignage d’un grand nombre de ces femmes et de faire connaître leur histoire, passée longuement sous silence, car perçue comme moins importante que celle des hommes.

Remplacer la main d’œuvre partie au front

Sur la couverture du carnet de cuir précieusement conservé par Odile Goerg, une croix gammée est imprimée avec la mention Reichsarbeitsdienst Pass, soit ”passeport du service de Travail du ReichÀ l’intérieur, les dates où sa mère, Yvonne Jaeg, a dû travailler pour l’Allemagne nazie, d’avril à octobre 1942, dans une ferme de la Hesse, à l’âge de dix-neuf ans. ”Son père est employé alors dans une usine de bois qui appartient à un Allemand. Il est contremaître et occupe une certaine position dans la hiérarchie, ce qui le rend d’autant plus redevable envers l’Allemagne. Lors d’une permission, à Noël 1942, rentrée en Alsace, ma mère demande au médecin de famille si elle peut ne pas repartir. Il refuse, car en cas de désertion, de lourdes représailles pèsent sur les famillessouligne Odile Goerg. Plusieurs milliers d’autres jeunes Alsaciennes et Mosellanes connaissent aussi ce destin. Astreintes durant six mois au Reichsarbeitsdienst, elles sont envoyées à partir de l’âge de dix-sept ans travailler pour des familles allemandes, dormant dans des camps militaires, afin de remplacer une partie de la main-d’œuvre du pays partie au front. Parlant alsacien et aussi souvent l’allemand, elles constituent un intéressant vivier de travailleuses aux yeux du Reich, qui se donne également cinq ans pour ”nazifier” ces territoires anciennement français.

Alsaciennes, Mosellanes et Allemandes se retrouvent côte à côte pour travailler dans des commerces, comme assistantes ménagères ou aux travaux agricoles. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert
En fonction des saisons, les incorporées de force sont assignées à divers travaux physiques durant leur RAD : couper du bois, battre le blé, travailler aux champs, etc. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Schwach-Berron

Rares sont celles qui parviennent à être exemptées de RAD. Seules le sont les femmes qui souffrent d’un handicap majeur, qui ont un contrat d’apprentissage, les filles de familles d’agriculteurs et agricultrices ou encore les jeunes femmes mariées ou enceintes. Pour réussir à y échapper, certaines se marient, d’autres passent la frontière suisse ou fuient dans le reste de la France. Quelques-unes refusent tout simplement d’obtempérer à cet ordre. La sanction pour celles qui se font prendre est lourde, elles sont internées ou enfermées dans un camp de sûreté de la vallée alsacienne de la Bruche ou dans des prisons allemandes.

Stage d’endoctrinement, uniforme et serment

Après chaque journée de travail, les femmes rejoignent les baraquements où elles vont passer la nuit dans des camps militaires situés dans toute l’Allemagne. © Memorial Alsace-Moselle / Fonds Quervert
C’est un véritable endoctrinement que subissent les malgré-elles afin de les rendre plus dociles et pour essayer de les embrigader plus facilement. © Mémorial Alsace-Moselle

Lucienne Weiss, une Alsacienne vivant dans le Haut-Rhin et fille de Marie-Madeleine Schmalz, incorporée de force, raconte les souvenirs de sa mère lors de son passage au RAD. Âgée de dix-huit ans, Marie-Madeleine Schmalz est couturière à Ensisheim et vit chez ses parents en plaine d’Alsace. En septembre 1941, elle reçoit un courrier de convocation au Conseil de révision, un jury composé de médecins et de militaires allemands, qui les juge aptes ou non à rejoindre les rangs du Reicharbeitsdienst. Née à Mulhouse en 1923, Marie-Madeleine fait partie de la première classe d’appelées. ”C’était très humiliant pour les filles de passer devant un jury masculin, dont un médecin qui nous auscultait de la tête aux pieds, en maillot de bain, tenue obligatoire mentionnée”, écrit la jeune femme dans un carnet conservé par Lucienne Weiss. Déclarée apte au service du RAD, elle est envoyée dans un camp militaire situé en Forêt-Noire, avec huit autres Alsaciennes. La plupart quittent leur famille pour la première fois, en convoi ferroviaire, terrorisées de ne pas savoir ce qui les attend. Sur son passe du RAD, ainsi que sur les lettres qui parviennent à sa famille, le prénom de Marie-Madeleine est germanisé en Magdalena. Enrôlées dans la machine de guerre nazie, ces Alsaciennes et Mosellanes rejoignent les Allemandes dans des camps militaires, où elles commencent par un stage d’endoctrinement avant d’être envoyées dans des familles. Elles doivent troquer leurs vêtements civils pour des uniformes dans un quotidien rythmé par des directives militaires : enchaînement d’exercices physiques, apprentissage de chants patriotiques, leçons de stratégie de l’armée, sous le joug d’une Führerin, une de ces “cheftaines” présentes dans chaque camp et chargées de leur endoctrinement. Après trois semaines, elles sont contraintes de prêter serment au Führer durant une cérémonie solennelle, autour du drapeau nazi. Pour certaines, comme Germaine Delacote, qui effectue son RAD au camp de Döttingen, c’est un moment insoutenable. ”J’aurais voulu hurler, mais j’ai dû me dominer. J’ai fini par m’imaginer que j’étais dans le scoutisme pour pouvoir supporter ce moment de parjurerelate-t-elle lors d’un entretien avec Marlène Anstett, historienne et autrice de l’ouvrage Gommées de l’histoire, des Françaises incorporées de force dans le Service du travail féminin du IIIReich.

Une affiche de propagande pour inciter les Alsaciennes à s’engager dans le RAD. Cet appel ne rencontrant pas un franc succès, il fut suivi par une décision des autorités les obligeant à s’y rendre en 1941. © Collection Musée de l’Abri de Hatten

Des liens forts d’amitié se tissent entre elles

Une fois le serment prononcé, leur col serti de la broche du RAD – deux épis de blé croisés surmontés de la croix gammée – les jeunes femmes sont officiellement mises à contribution dans l’effort de guerre du pays et deviennent des Arbeitsmaiden, des filles ouvrières. Elles sont envoyées dans des familles, chez qui elles se rendent à vélo ou à pied, et rentrent tous les soirs au camp après leur journée de corvées. Elles peuvent aussi bien prêter main forte aux travaux dans les champs que s’occuper des enfants. Marie-Madeleine Schmalz, grâce à son expérience de couturière, s’occupe de repriser des vêtements. D’autres se voient réserver des travaux plus fatigants, comme Marie-Thérèse Lélu, placée au service d’une famille de patron·ne·s de café. ”Il fallait nettoyer le bistrot tous les jours, descendre des caisses de bière, en remonter d’autres, laver les verres, les tables, les chaises. L’après-midi, j’aidais dans toutes les tâches de la maison : entretien du linge, jardinage, ménage, faire le pain de la maisonnée, nourrir la volaille, les cochons, dégermer des pommes de terre”, raconte-t-elle à Laure Balzano-Dupuich, autrice d’un mémoire universitaire sur les incorporées de force.

Début et fin de leur journée sont rythmés par le lever de drapeau et des chants à l’adresse du Führer. Très peu d’entre elles rapportent avoir subi de mauvais traitements, mais elles soulignent une forte défiance à leur égard ; soupçonnées de fomenter des projets de résistance, elles avaient l’interdiction d’adresser la parole aux prisonniers de guerre français, de peur qu’elles et ils ne complotent ensemble. De ces moments difficiles naîtront de solides amitiés, jusqu’après la guerre, entre incorporées de force qui se sont soutenues durant cette épreuve. Naîtront également des liens transfrontaliers. ”Cette même pression à servir l’Allemagne nazie pesait aussi pour les jeunes Allemandes qui subirent le RAD. Nous étions retournées en Allemagne avec Lisette Baldensberger, incorporée de force alsacienne, pour les besoins de notre documentaire. Elle s’était liée d’amitié avec une Allemande, avec laquelle elle est restée en contact toute sa vie”, se souvient Liliane Hoffman, l’assistante de Nina Barbier pour le documentaire sur les malgré-elles.

Les malgré-elles sont issues des classes de 1923 à 1926, c’est-à-dire nées ces années-là, mais elles ne seront pas forcément réquisitionnées pour servir le Reich de façon chronologique. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert
Les cheftaines peuvent être compréhensives ou parfois très autoritaires. Des incorporées de force rapporteraont que certaines d’entre elles les ont aidées à fuir l’Allemagne à la fin de la guerre. @ Mémorial Alsace-Moselle / Fonds BALDENSPERGER
Après chaque journée de travail, les femmes rejoignent les baraquements où elles vont passer la nuit dans des camps militaires situés dans toute l’Allemagne. © Memorial Alsace-Moselle / Fonds Quervert

Affectées à l’armée du Reich

Les démobilisées du RAD rentreront en Alsace sans pouvoir pour autant reprendre leurs études ou leur emploi. Elles sont contraintes de passer par l’Arbeitsamt, l’office pour l’emploi qui les affecte à tel ou tel poste en fonction des besoins locaux de main-d’œuvre. Les convocations au RAD continueront jusqu’en 1944, mais à partir de 1942, la Wehrmacht a besoin de renfort pour pallier les pertes de la bataille de Stalingrad. Les exigences sur le front augmentent. Le IIIReich crée alors le Kriegshilfsdienst (KHD), le service auxiliaire de guerre qui fait passer la durée de l’astreinte des malgré-elles de six à douze mois.

 ”Cette période est marquée par l’effort de guerre, l’armée allemande comprend à ce moment qu’elle risque de la perdre et toute la main d’œuvre possible est réquisitionnée”, poursuit Liliane Hoffman. Les incorporées de force seront en majorité transférées dans les usines de munitions largement délaissées par les Allemandes à cause des conditions de travail difficiles, où elles sont assignées aux contrôles des douilles, des têtes d’obus, ou encore à la pesée de la poudre. Leurs conditions de travail sont pénibles et dangereuses. Corvéables à merci, elles sont exposées aux produits chimiques et aux bombardements qui s’intensifient, travaillant parfois jusqu’à soixante heures hebdomadaires dans des souterrains. Les maladies et la malnutrition les marqueront durablement. À cela s’ajoute un sentiment tenace de culpabilité de se retrouver à devoir servir contre les forces alliées. Selon leur niveau d’études et leur connaissance de la langue allemande, d’autres sont affectées à l’État-Major, dans les hôpitaux, la conduite de tramways. Certaines iront aussi grossir les rangs de l’armée allemande, en tant qu’auxiliaires de la Marine de guerre, et plus de quatre mille d’entre elles sont affectées à la Luftwaffe, la défense antiaérienne.

Une organisation de propagande en Alsace invite les femmes à s’engager volontairement comme infirmières pour le régime de Berlin. © Collection BNU Strasbourg

Actes de sabotage et rébellions

Germaine Rohrbach (1926-2014), originaire de Saverne, est de celles-ci. Après avoir effectué un RAD près d’Oberkirch, elle est affectée dans une station radar en Forêt-Noire, au service de la défense antiaérienne allemande (DCA). Elle affirme, dans le livre de l’historienne Marlène Anstett, n’avoir jamais donné les bonnes positions. ”Nous devions repérer les avions alliés au son. C’était toujours un degré de plus ou de moins. La DCA n’a jamais pu abattre d’avions alliés. Un seul est tombé en flammes dans le secteur pendant mon affectation, mais pas sur nos indications”, précise-t-elle. Se rebellant contre une Führerin, Germaine Rohrbach sera envoyée dans une usine de pièces à Pforzheim. Alors qu’elle pense pouvoir rentrer chez elle en novembre 1944, elle est envoyée sur la base aérienne de Schleißheim, près de Munich, pour passer des épreuves vers une nouvelle affectation. Elle se retrouve dans l’ancienne Tchécoslovaquie, afin de suivre une nouvelle formation. Les troupes alliées finissent par arriver. D’abord soulagée, elle déchante cependant lorsque les militaires l’envoient dans un camp pour les Allemandes. Il lui faut attendre huit jours avant d’être relâchée et de retourner en France. Elle deviendra bien plus tard la présidente de l’association des ancien·ne·s incorporé·e·s dans le RAD-KHD.

Germaine Rohrbach consacra sa vie à se battre pour la reconnaissance de l’histoire des femmes incorporées de force jusqu’à son décès, en 2014, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. © Archives Hervé Kielwasser

Originaire de Mulhouse, Suzanne Peter fait son KHD dans une base d’armement, dans le Thuringe. Dans les usines de munitions du Reich, tout est sous contrôle militaire et classé secret défense. Aucune information ne doit filtrer sous peine de sanctions graves, voire de condamnation à mort. Suzanne Peter et deux autres Alsaciennes sont surprises en train de discuter avec des prisonniers français, malgré l’interdiction. Elles sont interrogées par la Gestapo et traduites devant un tribunal, mais relaxées en raison de leur jeune âge et de l’éloignement familial. Suzanne Peter continuera à travailler ensuite dans une usine à Jena, où elle multipliera les travaux pénibles, notamment sur une presse de perles de transmission, qui servent à isoler les fils électriques dans les avions, pendant plus de neuf heures et demie par jour. Elle rentrera en France après treize mois de RAD et de KHD.

Malgré les risques encourus – le sabotage est passible de prison ou d’enfermement dans des camps – certaines incorporées de force s’y risquent pour ne plus contribuer à la machine de guerre nazie. Après ses six mois de RAD à Plessa, près de la frontière polonaiseMarlyse Louterbach, originaire de Sainte-Marie-aux-Mines, un village du Haut-Rhin, est envoyée au KHD pour trier des cartouches à la chaîne. Elle se met à jeter de plus en plus de douilles en se disant, ”c’est toujours ça qu’ils n’auront raconte-t-elle à Nina Barbier dans Malgré-elles. Personne ne remarque son sabotage, mais elle est transférée dans un autre secteur bien plus dangereux, où, installée dans une cabine blindée, elle doit placer des détonateurs dans des douilles alors que la poudre lui provoque des éruptions cutanées sur tout le corps.

Les malgré-elles du KHD, le service auxiliaire de guerre, rejoignent aussi les forces armées et notamment celles de la Luftwaffe, la composante aérienne de la Wehrmacht. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Baldensperger
Un camp du RAD situé à Waldmünchen, dans le Land de la Bavière, où sont hébergées les incorporées de force, qui y endurent le froid et le manque d’hygiène. © Mémorial Alsace-Moselle / Fond Schwach-Berron
Chaque incorporé·e de force détenait un “paß” (passe en français), une sorte de carte d’identité où étaient indiqués ses dates et lieu d’incorporation au RAD, matricule et coordonnées. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert

Désillusions et incompréhensions

La fin de la guerre, en 1945, n’est pas forcément synonyme de liberté pour ces malgré-elles, qui espéraient tant ce moment. Certaines parviennent à déserter et à se cacher en attendant la Libération. Pour d’autres, c’est la désillusion : arrêtées par les troupes alliées, elles sont confrontées à la suspicion des militaires britanniques ou américains. Difficile pour eux de croire que ces Françaises revenues d’Allemagne, arborant parfois l’uniforme de la Wehrmacht, sont des incorporées de force et non des ”collabos”. De retour en France, elles passent d’abord par des camps de transit, puis de rapatriement, avant de parvenir à retrouver leur liberté. Là encore, leur trajectoire est parfois complexe et elles se heurtent à la méfiance de l’administration. ”Je venais de Tchécoslovaquie, j’étais militaire et incorporée de force dans l’armée allemande. L’officier français qui ne comprenait rien, tapa du poing sur son bureau et me traita de nazie, alors que j’étais une victime de leur barbarie. Je n’ai jamais été traitée de cette manière. Jamais je n’oublierai”, raconte Anne-Charlotte Barrièras à Laure Balzano-Dupuich, autrice d’un mémoire universitaire sur les incorporées de force.

Nombre de ces femmes gardent des séquelles physiques et psychologiques dues aux mauvaises conditions de travail et de vie au cours de cette période : insuffisances respiratoires liées aux explosions, des problèmes sanguins dus à la malnutrition, des dépressions nerveuses, des insomnies… Elles paieront un lourd tribut à ce qu’elles ont vécu. ”Certaines nous ont confié avoir eu des injections de bromure dans les camps pour arrêter leurs règles. On ignore combien sont concernées, mais elles ne pourront jamais avoir d’enfants à cause de cela”, souligne Liliane Hoffman, commissaire de l’exposition dédiée aux incorporées de force au Mémorial d’Alsace-Moselle de Schirmeck en 2013. Cette mesure visait à accroître leur disponibilité et leur performance au travail.

L’importance de l’image pour la propagande nazie explique la relative richesse du fonds iconographique sur le RAD, souvent représenté au travers de mises en scènes. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert

Une parole et une reconnaissance tardives

Les malgré-elles tentent de reprendre une vie normale  ; nombre d’entre elles ne confieront leur histoire que bien plus tard. Marie Janot-Caminade, doctorante en sciences politiques à l’université de Nanterre, qui finalise sa thèse sur la mémoire collective de l’après Deuxième Guerre mondiale, remarque qu’un grand nombre des incorporées de force ont attendu la mort de leur conjoint pour témoigner. Certaines estimaient que leur vécu n’était pas aussi important que celui de leur mari et ont préféré se taire. Mais d’autres ont voulu obtenir réparation très tôt. Dès sa création en 1957, elles adhèrent au premier mouvement pour faire valoir leurs droits, l’association des déserteurs, des évadés et incorporés de force (l’Adeif). Parmi elles, Marguerite Clausen, veuve et mère de quatre enfants, qui se retrouve sans ressources au retour de la guerre. Elle se rend compte que la situation des femmes n’est jamais évoquée et que la parole leur est rarement donnée en assemblée. Lorsqu’elle le fait remarquer, les malgré-nous lui rétorquent que leurs maris ne désirent pas qu’elles dévoilent ce qui leur est arrivé, et qu’elles n’ont pas été militaires. ”Longtemps dans l’histoire n’a été reconnu que le combat arme à la main. La définition de la participation à la lutte a été extrêmement limitée. C’est une vision classique dans nos sociétés peu égalitaires. Dans cette histoire, les malgré-nous ont vécu quelque chose de tragique, beaucoup ne sont pas revenus. De la part de certains, il y avait une réticence à partager, pas uniquement l’aspect financier, mais aussi la reconnaissance de la souffrance. Pourtant, ces femmes ont aussi connu des vécus traumatiques, dans les usines d’armement ou dans la défense anti-aérienne”, souligne l’historienne Odile Goerg. Pire encore, la chercheuse se souvient ”d’un juriste qui s’occupait dans les années 1940-1950 de la question des malgré-nous et qui avait rétorqué au sujet des femmes : ‘On ne va tout de même pas s’occuper de ces matelas pour officiers’”considérant les malgré-elles comme des prostituées…

De cette expérience, les malgré-elles garderont aussi le souvenir de moments de franche camaraderie, d’entraide et parfois des amitiés pour le reste de leur vie. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert
Les temps de “détente” durant le service du travail sont aussi souvent photographiés : les repas au réfectoire, des moments de danse, de sport, de chant. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Bruckert

Indemnisées après une longue lutte

Une partie des incorporées de force ne baissent pas les bras et estiment qu’il n’y a aucune raison qu’elles ne soient pas aussi reconnues comme victimes de guerre. Elles se regroupent en 1974, avec la première réunion de la section féminine de l’Union nationale des combattants du Haut-Rhin, présidée par Marguerite Clausen. L’association des ancien·ne·s incorporé·e·s de force dans les RAD/KHD d’Alsace-Moselle portera également leur voix dès 1986 et Germaine Rohrbach, la saboteuse de la Luftwaffe, en prend la tête en 1995.

Dans une volonté de paix durable entre les deux pays, la Fondation Entente franco-allemande (Fefa) est fondée afin d’indemniser les victimes de guerre en 1981. Deux cent cinquante millions de Marks – environ 128 millions d’euros – sont alloués de la part de l’Allemagne aux 86 500 Alsacien·ne·s et Mosellan·ne·s incorporé·e·s de force survivant·e·s. ” Les indemnisations débutent par celles et ceux qui ont fait partie de l’armée. En 1984, les personnes incorporées dans la Luftwaffe, dont une bonne part de femmes – des femmes militaires et donc considérées comme ‘malgré-nous’ – revendiquent cette reconnaissance et sont les premières à être indemnisées ”, explique Marie Janot-Caminade, doctorante en science politique à l’université de Nanterre. Mais la majorité des femmes n’avaient connu que le RAD ou été affectées dans des services administratifs de l’armée allemande lors de leur KHD. Il n’y eut pour ces malgré-elles aucune indemnisation. ”C’est ce qui provoqua la foudre de ces femmes. Elles se battaient depuis 1974, faisaient des courriers, écrivaient aux administrations pour se faire reconnaître. Ce fut le point de départ du documentaire de Nina Barbier sorti en 2000, tout comme son livre, qui permis de médiatiser leur histoire”, souligne Liliane Hoffman.

Leur persévérance finit par payer après des années. Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État aux Anciens Combattants sous la présidence de Nicolas Sarkozy et Alsacien d’origine, signe un accord d’indemnisation à Strasbourg, le 17 juillet 2008. Une étape importante et surtout symbolique pour les incorporées de force encore vivantes qui touchent huit cents euros chacune. Liliane Hoffman continua de travailler sur ce projet et de récolter des témoignages pour une exposition organisée le 8 mai 2013 au Mémorial d’Alsace-Moselle de Schirmeck. C’est avec émotion que ces femmes, pour la plupart âgées de plus de quatre-vingts ans et venues à l’inauguration, découvrent une exposition dédiée à ce qu’elles ont vécu : ”Elles ont pu exprimer leur soulagement de vivre enfin la reconnaissance de leur histoire, se sentir exister. Et ça, c’était important.” ●

Pour les incorporées de force, ces mois passés au service du Reich signifient une partie de leur jeunesse volée, des années de travail non reconnu, des séquelles physiques qu’elles garderont toute leur vie. © Mémorial Alsace-Moselle / Fonds Wach
© Memorial Alsace-Moselle

Tous nos remerciements à l’équipe du Mémorial Alsace-Moselle, lieu de mémoire se situant à Schirmeck (67), qui nous a permis de publier ses archives iconographiques relatives aux “malgré-elles”. Merci en particulier à Mélanie Alvès Rolo pour sa précieuse collaboration.
Le Mémorial retrace l’histoire de l’Alsace-Moselle, de 1870 à nos jours, en particulier durant la Seconde Guerre mondiale, dont les changements de nationalité et la vie quotidienne des Alsacien·ne·s-Mosellan·ne·s. Il a conçu et présenté l’exposition “Malgré elle”», dans ses murs, en 2013. www.memorial-alsace-moselle.com
Nos remerciements également à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, pour la publication de certaines de ses archives.


L’Alsace et la Moselle, territoires tiraillés

Symbole de la volonté de nazification des territoires annexés, cette affiche placardée en Alsace peut être traduite par “Dehors le fatras français !” © Collection BNU Strasbourg

Hitler envahit la Pologne dès 1939. Sa priorité est de reconquérir les territoires dont le Reich aurait été selon lui spolié. Parmi ces “pertes”, l’Alsace et la Moselle, ces Reichslands, qui avaient été rattachés au Reich entre 1871 et 1918. En 1870, la défaite française avait en effet conduit à des accords de paix donnant droit à l’empire allemand “de posséder ces territoires à perpétuité, en toute souveraineté et propriété”. Grâce à sa victoire en 1918, la France récupère ses territoires de l’Est, jusqu’en juin 1940, ou elle perd contre l’Allemagne nazie. Les trois départements frontaliers, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle (les deux premiers dans l’ancienne région Alsace, la dernière en Lorraine, aujourd’hui tous dans la région Grand-Est), sont à nouveau incorporés au Reich. Ces territoires ne sont pas allemands, mais annexés et déclarés Volksdeutsch, “allemands par le peuple”, avant de retrouver le giron hexagonal. L’Alsace-Moselle change ainsi pour la quatrième fois d’administration en moins de soixante-dix ans. L’identité de ces territoires qui n’ont cessé de faire des allers-retours entre ces deux pays, sera durablement marquée, aussi bien administrativement – un droit local y est toujours en place – que culturellement.