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Reportage : Les sentinelles de la frontière [Israël-Palestine]

Observer, écouter, documenter, rapporter, intercéder. Chaque jour, depuis plus de quinze ans, des dizaines d’Israéliennes de l’association Machsom Watch se rendent sur les checkpoints et dans les territoires occupés pour veiller au respect des droits des Palestinien·ne·s. Malgré les déceptions, la lassitude parfois, elles luttent sans relâche contre l’ignorance, la haine et la peur, gardant toujours vivant un espoir de paix.

Texte de Mathilde Dorcadie
Photographies de Sébastien Leban/Divergence
Paru dans Femmes ici et ailleurs #24, mars-avril 2018

Dans la vallée du Jourdain, en territoire palestinien, mais sous le contrôle total de l’armée israélienne vivent 65 000 Palestinien·ne·s et environ 10 000 habitant·e·s des colonies. Les membres de l’ONG israélienne Machsom Watch viennent observer la difficile cohabitation des communautés dans cette région parsemée de checkpoints.

Le jour n’est pas encore levé sur le checkpoint de Qalandiya, au nord de Jérusalem. Trois longues files d’hommes patientent dans la fraîcheur du mois de décembre. Ils sont Palestiniens, et comme chaque matin, ils vont devoir traverser ce tunnel de fer, passer les contrôles des permis, les tourniquets en série et le détecteur de métaux. Tous les jours, ils perdent en moyenne une à deux heures sur leur trajet pour rentrer dans la ville ou se rendre à leur travail en Israël, à seulement quelques kilomètres de leur maison.

Point de passage de Qalandiya : le début d’une longue journée pour les Palestiniens qui se rendent au travail à Jérusalem.

Dans un coin du hangar mal éclairé, deux silhouettes se détachent. Ina Friedman et Virginia Syven sont arrivées à 5 h 30 du matin. Une fois par semaine, depuis près de huit ans pour l’une, cinq pour l’autre, les deux Israéliennes sont fidèles au poste. Ina Friedman prend des notes : nombre de postes de contrôle ouverts, temps moyen de passage, tensions entre Palestinien·ne·s ou avec les soldat·e·s israélien·ne·s. Autour de son cou, un badge présente son organisation : Machsom Watch.

“Machsom”, en hébreu, signifie “barrière”. Quand, au début des années 2000, au nom de la sécurité, Israël se lance dans un processus croissant de contrôle des territoires palestiniens, les obstacles à la liberté de circulation des populations locales se multiplient. Les grillages et les murs commencent à se dresser dans le quotidien des Palestinien·ne·s. Des permis sont exigés pour tout déplacement entre la Cisjordanie et les quartiers arabes de Jérusalem, des checkpoints se créent aussi entre les différents secteurs palestiniens lorsqu’ils sont séparés par des colonies israéliennes ou par des voies d’accès qui les relient. Traverser ces territoires ou même simplement passer d’un côté à l’autre d’une route devient une épreuve.

Dès les premières années, quelques activistes israéliennes se rendent sur les checkpoints pour observer, filmer et s’informer sur ces mesures militaires. “Le fait que nous soyons essentiellement des femmes n’était pas pensé au départ”, explique Ina Friedman, journaliste retraitée. Quand elle a rejoint l’organisation, elle souhaitait d’abord comprendre concrètement ce que signifiait l’occupation que son pays exerçait sur Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza (l’armée israélienne a quitté Gaza en 2005, mais en contrôle toujours les accès). “Il se trouve que le noyau de membres à l’origine était composé de femmes et que ce sont ensuite des femmes qui ont répondu à l’appel à volontariat.

L’organisation Machsom Watch, créée en 2001, s’est donnée pour mission de témoigner des multiples aspects de l’occupation israélienne, qu’elle dénonce, et de veiller au respect des droits humains des Palestiniens·ne·s. Seize ans plus tard, près de 200 Israéliennes continuent de prêter leurs yeux et leurs oreilles sur tous les points de passage importants des zones occupées.

Les barrières et les murs ne servent pas uniquement à marquer la frontière entre l’État d’Israël et les territoires palestiniens. L’armée israélienne, qui contrôle plus de 61 % de la Cisjordanie, impose des “frontières” internes autour des quelque 200 colonies juives qui la parsèment.

Le checkpoint de Qalandiya est crucial : il relit les deux principaux centres économiques palestiniens que sont Jérusalem-Est et Ramallah. “Il y a dix ans, il n’y avait que quelques blocs de béton en travers de la route. Les gens attendaient sous la neige ou dans la canicule. À l’époque, Machsom Watch s’est plaint au commandement militaire de ces conditions. C’est devenu un hangar abrité, sans cesse agrandi. Un couloir humanitaire pour les femmes, les enfants, les malades et les personnes âgées a été ouvert sur l’une de nos suggestions, explique Ina Friedman. Voyez les travaux à côté : c’est le nouveau complexe qui va bientôt sortir de terre.

Ce matin-là, entre 4 heures et 8 heures, environ 3 000 personnes vont traverser ce checkpoint. Un Palestinien s’approche des deux militantes. Désespéré, il leur affirme que tous les hommes de son village ont vu leur permis annulé après une attaque au couteau perpétrée par l’un des habitants. Autrement dit, une punition collective. “Pour ces habitant·e·s, cette décision arbitraire signifie la perte de leur gagne-pain”, explique Ina Friedman. Elle promet qu’elle va alerter la presse sur cette situation.
La vocation de Machsom Watch est aussi d’essayer de résoudre des cas individuels. Les volontaires contactent les autorités militaires pour faire remonter des plaintes et savent naviguer dans les méandres de l’administration pour débloquer les dossiers de Palestinien·ne·s blacklisté·e·s. Souvent, lors d’un refus de permis, aucune justification n’est donnée. Une situation dramatique pour les travailleurs et les travailleuses ou les étudiant·e·s quand il faut attendre un an pour déposer une nouvelle demande. Un laissez-passer est également exigé pour se faire soigner à l’hôpital, se rendre à l’aéroport ou prier sur l’esplanade des Mosquées. Les familles séparées entre la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem restent parfois des années, des décennies, sans pouvoir se voir.

Toujours en binôme, les volontaires de Machsom Watch viennent trois nuits par semaine à Qalandiya pour accompagner le passage des Palestinien·ne·s. Et un vendredi par mois, lorsqu’elles et ils se rendent à l’esplanade des Mosquées à Jérusalem.
Ouvert normalement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le checkpoint de Qalandiya peut être fermé à tout moment par décision militaire. Les temps d’attente sont aléatoires, allant d’une dizaine de minutes à plusieurs heures.

Soudain, c’est la confusion. L’incident est banal : quelqu’un a tenté de couper la file. L’impatience retenue jusqu’alors éclate en bagarre. La foule est pressurée dans les boyaux de fer. Les soldats n’ont pas bronché. “Ils n’interviennent pas ici. S’il y a des blessé·e·s, c’est aux Palestinien·ne·s de se débrouiller pour appeler une ambulance”, nous explique Ina Friedman.

Le jour s’est levé, la ronde des deux militantes touche à sa fin. Virginia Syven, une des rares membres à ne pas être à la retraite doit rejoindre son travail à Tel-Aviv. Mais avant de partir, elles aussi vont faire la queue. Pourquoi, puisqu’en tant qu’Israéliennes, elles pourraient passer par la porte “humanitaire” ? “Pour connaître une partie de l’expérience et montrer notre soutien. Les Palestinien·ne·s ne voient pas souvent ce genre d’engagement de la part d’Israélien·ne·s.

Autre militante, autre lieu, autre méthode. Hagit Back, elle, se rend au sein même des familles palestiniennes dans la ville explosive d’Hébron. Située dans le sud de la Cisjordanie, c’est l’une des plus anciennes cités du Proche-Orient. Elle abrite le caveau des Patriarches, la sépulture d’Abraham, sacrée pour les trois religions monothéistes. Depuis vingt ans, l’agglomération est scindée en deux zones : H1, sous l’autorité palestinienne, et H2, au cœur même de la cité où se sont implantées des colonies juives surprotégées par l’armée d’Israël. La ville est connue pour les violents affrontements entre ces communautés, qui vivent entremêlées. Inévitablement, elle détient aussi le triste record de la plus forte densité de checkpoints, qui divisent pratiquement une rue sur deux.

Mon travail est de témoigner de la réalité de l’occupation : plus tard les Israélien·ne·s ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas”, souligne Hagit Back, qui prend ses informations à la source, en allant rendre visite aux familles palestiniennes d’Hébron.

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