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Reportage : Les Patronas domptent la “bête” [Mexique]

Depuis plus de vingt ans, les Patronas, un groupe de femmes du village de Guadalupe, au Mexique, nourrissent celles et ceux qui tentent de rejoindre le rêve américain à bord d’un long train de marchandises surnommé la Bestia. Elles ont tenu bon malgré les intimidations policières et la désapprobation de certains hommes du village. Leur mouvement spontané de solidarité, honoré par plusieurs prix des droits humains, attire aujourd’hui des volontaires de nombreux pays.

Texte de Raphaël Laurent
Photographies de Mahé Elipe/Hans Lucas sauf mention
Paru dans Femmes ici et ailleurs #23, janvier-février 2018

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Fresque murale sur le bâtiment de Las Patronas. C’est au sein d’une ancienne usine d’huile, transformée en refuge, que le groupe cuisine puis prépare les précieux sacs de nourritures.

Les rêves voyagent aussi” proclame le message inscrit sur la façade de la Casa de los Migrantes, dans le village de Guadalupe, à 250 km au sud-est de Mexico. L’aménagement est sommaire : des fresques, une cuisine extérieure et une longue table. En ce début d’après-midi, le repas rassemble une vingtaine de personnes autour de Norma Romero, quarante-sept ans, une des fondatrices de Las Patronas. Elle est la cheffe morale de ce groupe de femmes et préside la table. Le bruit d’un train en approche se fait entendre.
Des volontaires fraîchement arrivé·e·s s’agitent. Norma Romero ne bouge pas. Rien qu’au bruit, elle sait que ce train circule dans le sens nord-sud. Il n’y aura personne à aider dans celui-ci. Les convives se rassoient et terminent leur assiette de bœuf accompagné de riz et de haricots.

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Les rêves voyagent aussi.” Carte du Mexique représentant les voies de chemin de fer parcourant le Mexique, jusqu’aux États-Unis. Les migrant·e·s qui passent à Guadalupe sont surtout originaires du Honduras, du Salvador ou du Guatemala et voyagent de manière illégale à bord de la Bestia, un long train de marchandises qui traversent le Mexique jusqu’à la frontière des États-Unis.

Le passage du train détermine la vie du groupe”, raconte Erika Skov, étudiante danoise de vingt-quatre ans. Elle vit avec les Patronas depuis août pour son mémoire d’anthropologie. “On ne peut jamais savoir quand va passer le train. Une maison de migrant·e·s à 150 kilomètres au sud nous prévient parfois.

À ce moment-là, la sirène d’un train hurle. Cette fois-ci, la Bestia (la bête), surnom donné au train de marchandises qui traverse une grande partie du Mexique, passera dans la bonne direction. Norma Romero donne les ordres. Les volontaires courent avec des caisses remplies de nourriture, d’eau et de couvertures jusqu’aux rails situés à une cinquantaine de mètres. Fausse alerte. Il s’agit d’un train qui transporte des produits chimiques. Il n’y a que des membres de la police migratoire du Mexique à bord. Gonzalo Vasquez, un Hondurien qui vit depuis quelques jours avec les Patronas, leur jette quand même un sac de nourriture. “En espérant qu’ils soient sympas si je les croise sur mon chemin”, se justifie-t-il.

Au milieu des années 1990, Norma Romero et ses sœurs remarquent de jeunes hommes accrochés au train qui traverse leur village de 4 000 habitant·e·s, situé dans l’État de Veracruz. “On ne savait pas qui ils étaient, d’où ils venaient, où ils allaient. Nous étions ignorantes. Pour nous, le monde s’arrêtait à la frontière du pays. Mais ils parlaient notre langue et disaient qu’ils avaient faim. Alors nous avons attendu le convoi suivant avec des haricots et des tortillas. Et il y avait encore de jeunes hommes sur le train.” Norma Romero, sa mère et ses sœurs qui travaillaient alors dans les champs de canne à sucre décident de s’organiser pour venir en aide à ces inconnus. “Pour nous, c’était simple : ils veulent manger, on va leur faire à manger. C’était inconcevable de les faire payer le repas. Grâce à Dieu, notre terre est riche. Lorsqu’on coupe une banane, une autre repousse.

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Norma Romero Vasquez, fondatrice et figure emblématique du mouvement de Las Patronas, attend le prochain train avec des sacs de nourriture, prête à la distribution.

Quelques mois plus tard, un train tombe en panne et s’arrête dans le village. La rencontre est enfin possible. “Nous nous sommes aperçues qu’ils n’étaient pas Mexicains… lls n’avaient pas les mêmes traits. Ils venaient du Guatemala, du Salvador, du Honduras. C’est à ce moment qu’on a compris qu’ils rejoignaient les États-Unis.” À l’époque, la loi interdit d’aider des migrant·e·s sans papiers sous peine d’être accusé·e de trafic. Aucune d’entre elles n’a été arrêtée, mais “les policiers nous disaient : ‘ces hommes vont vous violer et quand cela arrivera, ne venez pas vous plaindre’. Les gens de Guadalupe avaient peur pour les filles du village.

Souvent, ces hommes ne faisaient pas que passer, accrochés à ce train lancé à toute vitesse. La Bestia a régulièrement des avaries, doit faire des haltes. Et certain·e·s migrant·e·s font le trajet à pied, en longeant les voies de chemin de fer. Dans un pays où le machisme règne, l’initiative des Patronas n’a pas plu à tout le monde. “Les gars du village sont venus voir mon mari, se souvient Norma Romero. Ils lui disaient : ‘comment permets-tu à ta femme de côtoyer d’autres hommes ?’ Ils n’avaient pas compris que nous ne faisions pas ça pour trouver un mari. Mon époux, décédé il y a dix ans, m’a toujours appuyée et mon entourage a été solide. Ce n’était pas facile. Il fallait concilier le temps pour le travail, pour la famille, pour le passage de la Bestia.

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