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Femmes ici et ailleurs

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Reportage : Le prix du choix #1 [International]

Kasia Strek, photographe polonaise installée en France, a commencé il y a plus de quatre ans une enquête sur l’avortement dans le monde, Le prix du choix. Elle a documenté son sujet pendant de longs mois dans cinq pays, dont la Pologne, où l’accès à l’IVG, déjà très restreint, pourrait être quasiment interdit. Pour cette photojournaliste, l’accès à l’avortement est simplement un “droit humain fondamental”. Elle publie ses images dans les plus grands titres de la presse internationale et son travail a déjà été récompensé trois fois.

Textes et photos de Kasia Strek
Paru dans Femmes ici et ailleurs #41, janvier-février 2021

Le 30 septembre 2017, environ quarante mille personnes descendent dans les rues de Dublin lors de la sixième March for Choice de l’année. Grâce à la mobilisation acharnée depuis de longues années des militant·e·s pro-choix, l’avortement a enfin été autorisé le 13 décembre 2018 en Irlande, suite à un référendum qui a recueilli plus de 66 % de « oui » parmi les votant·e·s.
© Maciek Jaźwiecki

Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel et professionnel ? Comment vous-êtes-vous intéressée à la photographie ?

Je viens d’un milieu artistique, avec une formation aux Beaux-Arts et à l’université, en lettres, langue française et anthropologie. Je suis à la fois intéressée par les arts visuels et la “matière” humaine. La découverte de la photographie documentaire a été pour moi une révélation : elle faisait le lien entre les deux. Photographier est aussi à mes yeux un moyen d’être utile, d’agir. Je m’intéresse en particulier aux situations d’injustice : le travail forcé des enfants aux Philippines, la pollution record laissée par l’industrie minière en Pologne…

Et les droits des femmes ?

Dans ma famille, il y avait peu d’hommes et beaucoup de femmes très fortes. Je ne sais plus d’où vient ma conscience féministe. De films ? De livres ? En tout cas, elle a émergé très tôt. Le droit à l’avortement, de pouvoir disposer librement de son corps est LA cause féministe par excellence et un droit humain fondamental. Or ce droit est disputé dans de nombreux pays, y compris dans le mien.

Pourquoi avez-vous lancé ce travail au long cours sur l’IVG dans le monde ?

J’ai commencé début 2017, juste après les “manifestations noires”, en Pologne, contre un projet de loi visant à interdire totalement l’avortement ; pour la première fois depuis la fin du communisme, des milliers de personnes ont manifesté.
Dans le monde, une femme sur trois a avorté au moins une fois dans sa vie. L’accès à l’avortement répond à cette question politique : qui a le droit de décider de la fécondité des femmes ? Les pays où l’IVG est interdite sont ceux où les femmes sont vues comme des “incubateurs”, un moyen d’agrandir la nation. Les politiques et les églises se moquent complètement des conséquences de leurs décisions.
Mais ce qui m’intéresse avant tout est la réalité des histoires humaines derrière les discours et les chiffres. La réalité des restrictions sur l’accès à l’avortement, c’est Savita Halappanavar, cette Indienne morte de septicémie dans un hôpital irlandais parce que les médecins ont refusé d’intervenir pendant une semaine, alors qu’elle faisait une fausse couche ; c’est cette Philippine de quarante-huit ans qui, après avoir tout essayé, doit se faire avorter au quatrième mois par une femme qui appuie sur son ventre ; c’est cette jeune Égyptienne issue d’une famille très religieuse, violée, qui subit une IVG au cinquième mois dans une cave, sans certitude de survivre, mais avec malgré tout plus de chance que si son père avait appris sa grossesse hors mariage, puisqu’il l’aurait alors tuée de ses mains… Combien d’autres femmes dans le monde vivent ces situations ?

La décision du tribunal constitutionnel polonais, le 22 octobre, qui rendrait quasiment illégal le recours à l’IVG fait depuis descendre des dizaines de milliers de Polonais·es dans les rues. Comment avez-vous vu évoluer la situation dans votre pays sur cette question depuis quatre ans ?

Il y a eu un changement gigantesque. En 2016, l’opposition à ce projet de loi qui prohibait complètement l’IVG mettait en avant la question de la santé des femmes, pas celle de leurs droits. Nous étions loin des revendications qui ont depuis émergé autour de l’idée “mon utérus, mon choix”. Cette évolution a eu lieu grâce aux femmes très courageuses qui ont décidé, malgré la stigmatisation, de raconter leur histoire publiquement et grâce aux activistes de terrain ; ainsi qu’aux débats menés ces quatre dernières années, surtout sur les réseaux sociaux et dans certains médias révulsés par les scandales autour d’IVG clandestines qui se sont mal passées. Ce mouvement de lutte pour le droit à l’IVG, porté par ces groupes de femmes, a donné naissance à la société civile polonaise.
Aujourd’hui, la Pologne connaît des violences policières inédites qui, depuis la fin du communisme, n’avaient jamais visé des manifestant·e·s opposé·e·s à la décision du tribunal constitutionnel. Et nous n’avons toujours pas touché le fond. Le verdict de ce tribunal n’est pas encore entré en vigueur, mais ce jour arrivera. Dans les prochaines semaines, l’IVG pourrait ne plus être légale en Pologne.

En 2012, Savita Halappanavar est enceinte de dix-sept semaines lorsqu’elle arrive avec des saignements abondants à l’hôpital de l’université Galway, en Irlande. Elle fait une fausse couche mais l’IVG lui est refusée. Elle meurt d’une infection généralisée une semaine plus tard. Son décès a initié un puissant mouvement féministe dans le pays, qui s’est servi – avec l’autorisation de ses parents et de son époux – de son histoire pour lutter pour le droit à l’avortement. Ici, une pile d’affiches dans un local pro-choix, en 2018.

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