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Khadija Ismayilova : la force de la dignité [Azerbaïdjan]

Trois milliards de dollars : le montant de la dernière affaire de corruption dévoilée par Khadija Ismayilova. Le scandale implique les autorités d’Azerbaïdjan, des politiciens européens et des paradis fiscaux. La plus grande journaliste d’investigation du pays, pionnière de la révélation des Panama Papers dès 2011, a connu les tentatives de chantage, l’espionnage de son intimité et un emprisonnement abusif. La récente lauréate du prix Nobel alternatif, qui n’a jamais lâché, a accordé à Femmes ici et ailleurs cet entretien exclusif.

Propos recueillis par Sandrine Boucher et Pierre-Yves Ginet
Paru dans Femmes ici et ailleurs #23, janvier-février 2018

Biographie express
Diplômée de philologie et d’études orientales de l’université de Bakou, Khadija Ismayilova commence à travailler comme traductrice puis comme reporter dans des journaux d’Azerbaïdjan. À la suite de l’assassinat en 2005 d’un journaliste contestataire du régime du président Ilham Aliyev, Khadija Ismayilova s’investit dans le journalisme d’investigation. Elle met au jour de nombreux scandales de corruption impliquant le gouvernement et la famille présidentielle et persévère malgré les menaces ou tentatives d’intimidation. Elle est arrêtée en décembre 2014 sous un prétexte fallacieux et condamnée à sept ans et demi de prison. La mobilisation internationale, dont le soutien de la Fédération internationale des droits humains (FIDH), a conduit à sa libération, en mai 2016. Elle n’a cependant pas le droit de voyager et ses comptes bancaires ont été bloqués sur une décision de justice depuis mi-novembre.
Khadija Ismayilova a reçu de nombreuses distinctions internationales pour son travail et son engagement, dont le prix mondial de la liberté de la Presse Unesco-Guillermo Cano en 2016 et le Right Livehood Award, connu sous le nom de prix Nobel alternatif, en 2017.

© Aziz Karimli/The Right Livelihood Award

Comment vous êtes-vous consacrée au journalisme d’investigation et à la révélation de scandales de corruption ?

Je suis devenue journaliste par accident. J’ai commencé dans un journal comme traductrice du turc, du russe et de l’anglais. Puis, je suis rapidement devenue éditrice et reporter. Pendant plusieurs années, je me suis occupée de l’actualité politique, sociale, mais rien qui ressemblait à du journalisme d’investigation hardcore.
En 2005, mon confrère Elmar Husseïnov a été assassiné par balles devant sa porte. C’était l’un des rares journalistes d’investigation, courageux et critique du pouvoir. Je m’estime en partie responsable : il était seul sur ce terrain et, pendant ce temps-là, comme tou·te·s les autres, je faisais du journalisme “facile”. C’est cet isolement qui a concentré l’attention du pouvoir et les tirs sur lui. Cet épisode m’a ouvert les yeux. J’ai suivi une formation et j’ai intégré le consortium international de journalistes Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Nous avons commencé à faire des enquêtes en Azerbaïdjan. À cette époque, ici, la corruption prenait une dimension internationale : l’argent du pétrole coulait à flots, nos dirigeants ont alors choisi de ne pas garder ces fonds dans le pays et d’investir ailleurs, dans des entreprises étrangères ou des placements immobiliers. En 2011, j’ai publié ma première enquête sur les entreprises off-shore, notamment panaméennes, du président et de sa famille.

Que s’est-il passé alors ?

Quelques jours après la parution, des caméras ont été installées dans ma chambre. Les tentatives de chantage se sont aggravées en 2012, quand j’ai sorti d’autres enquêtes. Des caméras avaient été aussi posées dans mes WC et dans ma salle de bains. Lorsque j’ai découvert ça, je n’ai plus pu aller aux toilettes pendant plusieurs jours. Physiquement, j’ai failli m’effondrer. 
Ce n’était pas la première fois que le gouvernement allait espionner ce qui se passe dans le lit de quelqu’un. C’est aussi arrivé à des confrères. Malheureusement, personne n’a blâmé le gouvernement pour cette intrusion. Mes collègues n’ont pas supporté : soit ils ont cessé de critiquer le gouvernement, soit ils ont changé de métier. Moi, j’ai juste affirmé : “C’est ma vie, je fais ce que je veux.” Ce n’est pas simple pour une femme de tenir ce discours dans un pays conservateur et traditionnel, mais j’ai décidé de faire face à ces tentatives d’intimidation, comme une personne digne, qui a droit au respect de son intimité. Je n’étais pas coupable d’avoir une vie privée, ce sont celles et ceux qui voulaient me faire chanter qui étaient coupables !
J’ai dit publiquement : “Moi, je n’ai rien fait de mal. Ce qui est mal est de m’espionner dans ma chambre”. 
La perception de la société a changé et même le parti islamique de mon pays a fait une déclaration affirmant que j’avais droit à ma vie privée. En méprisant ces tentatives d’intimidation, elles se sont révélées inutiles. Mon cas a été le dernier. Ensuite, le gouvernement a compris que cette stratégie ne fonctionnait plus et a arrêté.

Khadija Ismayilova
Khadija Ismayilova lors d’une émission sur Radio Liberté, en 2014. © Radio Free Europe/Radio Liberty

Du fait de votre remarquable parcours professionnel, vous avez fait face à ces menaces, puis vous avez été injustement arrêtée et emprisonnée…

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