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Karima Bennoune : L’ambition culturelle et universelle [Algérie]

Elle explore depuis plus de vingt ans les arcanes des institutions internationales et le champ des droits et libertés, du féminisme, de l’anti-impérialisme. Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits culturels depuis 2015, Karima Bennoune clame haut et fort son combat contre les intégrismes de tous bords et pour l’universalisme des droits humains.

Propos recueillis par Sandrine Boucher et Pierre-Yves Ginet
Paru dans Femmes ici et ailleurs #44, juillet-août 2021

Biographie express
Née en 1967, d’un père algérien et d’une mère américaine, Karima Bennoune a grandi entre l’Algérie et les États-Unis. Professeure et chercheuse en droit international à l’université de Californie, Davis, elle œuvre depuis plus de vingt-cinq ans dans le champ des droits humains et des questions de genre. De la Conférence mondiale sur les femmes de 1995 à Pékin à l’Unesco en passant par Amnesty International, elle travaille comme consultante pour de multiples organisations et institutions internationales. En 2015, elle est nommée rapporteuse spéciale des Nations unies dans le domaine des droits culturels. Son livre Votre fatwa ne s’applique pas ici, paru en 2017, est le fruit de plusieurs années de rencontres avec quelque trois cents opposant·e·s d’origine ou de culture musulmane à l’islamisme, dans le monde entier. Karima Bennoune a reçu le Prix de la laïcité, remis par le comité Laïcité République, en 2019.
www.karimabennoune.com

© Florence Low

Comment votre parcours personnel explique-t-il votre engagement en faveur de l’égalité et de la laïcité ?

Je suis fille de père algérien et de mère américaine, née aux États-Unis. Nous ne nous sommes installé·e·s en Algérie qu’en 1976, mais j’y ai vécu une grande partie de mon enfance. Avec le recul, je crois que cela a été la période la plus importante de ma vie. J’avais sous les yeux les questions de développement, le post-colonialisme. J’étais aussi une ”personne mixte”, avec mes parents de deux nationalités et ce ressenti si particulier : penser, quand on est dans un de ”nos” pays, que c’est toujours de l’autre côté que l’on va être accepté·e et puis, comprendre, quand on a eu la possibilité de vivre dans les deux sociétés, que l’on ne sera jamais accepté·e à 100 %, d’un côté ou de l’autre. C’est un problème, mais c’est aussi magnifique : avoir une vision double sur le monde a toujours été important pour moi, le syncrétisme, le mélange des cultures, des influences. Mon père, Mahfoud Bennoune, est né dans un village paysan, près de Constantine. Pas le profil du grand intellectuel algérois donc. Il a participé à la guerre d’indépendance et après, a dû quitter l’Al- gérie parce qu’il refusait d’intégrer le parti unique. Et c’est en France qu’il s’est d’abord rendu, avec le soutien de militant·e·s français·es. Je me souviens quand il m’a raconté l’histoire de notre famille, de la guerre d’indépendance, de mon grand-père tué, de mes deux oncles tués, de la maison de la famille détruite, son emprisonnement, les tortures… J’étais enfant et je lui ai demandé : ”Est-ce que je devrais haïr les Français·es ?” Il m’a répondu : ”Absolument pas, ce n’est pas la bonne question. Ce qu’il faut haïr, c’est le colonialisme.

Vous n’avez donc pas connu les années 1990 en Algérie…

Mes parents voulaient que je poursuive mes études en anglais et il n’existait pas de lycée anglophone à Alger. J’ai fait des va-et-vient pendant des années, entre les États-Unis et l’Algérie. Cela a continué même pendant la décennie noire, mais en 1996, un jour, mon père m’a dit : ”S’il te plaît, ne reviens pas.” Je n’y suis retournée qu’en 2006. Mais j’ai beaucoup travaillé sur cette période, en solidarité avec les mouvements féministes algériens. Cela m’a formée politiquement, m’a vaccinée contre le relativisme culturel et m’a appris l’importance des luttes contre les intégrismes. Dans les années 1990, les Algérien·ne·s et les Afghan·e·s alertaient le monde sur les dangers de l’islamisme. Ces femmes et ces hommes étaient sur la ligne de front, mouraient face à ces mouvements parfois soutenus par l’Occident. Depuis le monde anglophone, j’essayais de traduire politiquement cette actualité, mais il m’était difficile de faire appréhender ce qu’il se passait en Algérie. Je partage l’avis de Marieme Helie Lucas, sociologue féministe algérienne qui vit actuellement en France : si nous avions écouté nos ami·e·s anti-intégristes, féministes, algérien·ne·s, alors que leurs propos étaient qualifiés d’occidentalisés, nous aurions pu comprendre beaucoup, avant de vivre toutes ces atrocités, ces attentats.

Vous êtes depuis 2015 rapporteuse spéciale des Nations unies dans le domaine des droits culturels. Quelle est votre mission ?

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