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JO : une arène politique pour les femmes #1 [International]

Théâtre de performances sportives parfois extraordinaires, les Jeux olympiques sont aussi le terrain où se rencontrent, s’opposent et s’expriment différentes opinions politiques. Entravées par un comité d’organisation olympique se voulant neutre, les prises de position se sont pourtant multipliées au fil de l’histoire. Et nombre d’entre elles, souvent oubliées, ont été menées par des femmes.

Dossier écrit par Lena Bjurström, Anaëlle Borderes, Stella Brunet, Pierre-Yves Ginet, Emma Gomez
Paru dans Femmes ici et ailleurs #44, juillet-août 2021

12 octobre 1968. La coureuse de haies mexicaine Enriqueta Basilio gravit les marches du stade olympique pour allumer la flamme, lors de la cérémonie d’ouverture des JO. Elle restera comme la première athlète de l’histoire à avoir parcouru ce dernier relais, un geste fort plein de symbole pour les femmes dans le monde. © AP/Sipa
Carole Gomez © Iris

Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique” spécifie la règle cinquante de la charte olympique. Véritable socle sur lequel s’appuie le Comité international olympique (CIO), cette loi de l’apolitisme du sport a permis aux Jeux olympiques et paralympiques de se développer. “C’est précisément parce que les Jeux ont voulu se construire en dehors de l’espace politique qu’ils ont pu s’affirmer comme étant un événement international universel réunissant tous les pays du monde. C’est en quelque sorte leur assurance vie”, explique Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). “À l’époque des Jeux olympiques antiques, les cités-États décrétaient une trêve sacrée avant les épreuves, arrêtant de se faire la guerre pour laisser une respiration saine et sportive se dérouler”, précise la chercheuse. Aujourd’hui encore, les sportif·ve·s se voient interdit·e·s de manifester leurs opinions politiques, sur le terrain comme sur le podium. Dans le cas contraire, toute revendication peut être passible d’une amende et l’athlète exclu·e de la compétition. Mais lorsqu’un·e sportif·ve pose un genou à terre, lève un poing ganté, serre la main de son “ennemi·e” politique ou ne respecte pas le code vestimentaire imposé en signe de protestation, comment l’en empêcher ? “Il est complètement utopique de penser que nous pouvons continuer à maintenir cet apolitisme du sport ou de faire croire que c’est le cas, assure Carole Gomez. En réalité, tout est politique dans les Jeux olympiques.

Une trêve sacrée contestée

John Carlos (3e) et Tommie Smith (1er) sur le podium, à Mexico, en 1968, le poing levé et ganté de noir, protestant contre les discriminations dont sont victimes les Noir·e·s aux États-Unis. Les soutenant, Peter Norman (2e) arbore le badge de l’Olympic Project for Human Rights (OPHR). Les trois athlètes sont hués par les spectateur·trice·s. © Public domain sourced / access rights from The History Collection / Alamy Stock Photo

La règle cinquante est de plus en plus remise en cause. Des prises de position s’opèrent de la part de sportif·ve·s, qui réclament plus de liberté d’expression. Le président du CIO, Thomas Bach, a envisagé de faire évoluer cette règle en chargeant la présidente de la commission des athlètes, la Zimbabwéenne Kirsty Coventry, de mener une enquête auprès des 206 comités olympiques nationaux, pour permettre aux athlètes du monde entier de se prononcer ou non, sur son évolution. Les résultats ont conclu à un statu quo, mais il est intéressant de les analyser plus en détail. “Par exemple, la nationalité des sportif·ve·s ayant répondu majoritairement contre une liberté d’expression n’est pas anodine”, déplore Carole Gomez, qui a pu constater que les athlètes russes ou chinois·es ne souhaitaient pas toucher à la règle cinquante.

Le CIO semble tout de même faire preuve de davantage d’ouverture d’esprit… à moindres frais. Des slogans comme “Respect” ou “Peace” seront ainsi autorisés lors des Jeux de 2021, mais d’autres bannis, comme “Black Lives Matter”. “Le CIO ne veut plus voir des Tommie Smith et John Carlos en 1968 avec le poing levé”, souligne la spécialiste de la géopolitique du sport, rappelant que la question des droits civiques s’était invitée aux Jeux olympiques de Mexico.

Des femmes engagées

Sans surprise, ce sont les actions des athlètes masculins que l’histoire a le mieux retenues. Pourtant des femmes ont, elles aussi, utilisé l’écho international des Olympiades pour porter des causes politiques. À Londres, en 1948, Marie Provazníková, leader de l’équipe féminine tchécoslovaque de gymnastique, est ainsi la première athlète connue à faire défection lors des Jeux et à passer à l’Ouest. Car dans son pays, “il n’y a pas de liberté d’expression, de presse ou de réunion”, assure-t-elle aux médias.

Marie Provazníková (1890-1991), gymnaste tchécoslovaque. DR
Caitlin Cahow, joueuse américaine de hockey sur glace, a remporté deux médailles d’or, une d’argent et une de bronze, aux Jeux olympiques. Ouvertement lesbienne, elle était de la délégation américaine à Sotchi, en 2014, peu après la promulgation de lois homophobes par le gouvernement russe. DR

À Sotchi, en 2014, alors que Vladimir Poutine vient de promulguer une loi homophobe, la hockeyeuse Caitlin Cahow et d’autres athlètes affichant fièrement leur homosexualité, sont mis·e·s en avant dans la délégation américaine. Mais de tels engagements restent rares. “Les sportif·ve·s sont conditionné·e·s depuis toujours à séparer sport et politique”, explique Carole Gomez. La sociologue et chercheuse Christine Mennesson s’est penchée sur l’engagement politique des sportives, rarement féministes : “Le sport symbolise trop la virilité dominante pour que les féministes s’y intéressent (en France) et la position des sportives rend difficile l’adoption du statut de militante1.” Et lorsque des prises de position ont lieu, le sport au féminin reste peu médiatisé, les femmes perpétuellement invisibilisées. En témoigne le fait que “dans à peu près toutes les villes de France il y a un stade, une rue, une piscine Pierre de Coubertin, mais il n’y a que quelques gymnases Alice Milliat”, regrette Carole Gomez. C’est pourtant grâce au combat de cette athlète française que des milliers de sportives ont pu participer aux Olympiades du siècle passé.

Une présence féminine tardive

Car concourir aux Jeux olympiques, en tant que femme, a longtemps été une lutte politique en soi. Véritables hymnes à la virilité, les Jeux sont remis au goût du jour par le baron Pierre de Coubertin en 1894 avec la fondation du Comité international olympique (CIO). Bannies des premières Olympiades de 1896, à Athènes, les sportives font leur apparition aux Jeux de Paris en 1900, où elles représentent 2 % des athlètes. Seules quelques disciplines leur sont ouvertes, des loisirs de l’aristocratie : le tennis, la voile, le croquet, l’équitation et le golf. Outre l’image “obscène” que renverrait une femme athlète selon l’opinion de l’époque, les organisateurs s’effraient des effets néfastes que le sport pourrait avoir sur le corps des femmes, considéré comme plus fragile, et sur leur sacro-sainte fécondité. “Le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs”, ne cesse de répéter le baron de Coubertin.

20 août 1922. Premiers Jeux mondiaux féminins, organisés par Alice Milliat, alors présidente de la Fédération des sociétés féminines sportives de France et de la Fédération sportive féminine internationale. Cet événement international, premier du genre, faisait suite au refus du CIO d’ouvrir véritablement les compétitions aux femmes. Ici, au stade Pershing, Lucie Bréard (n° 48) remporte le mille mètres, établissant un nouveau record du monde, devant près de vingt mille personnes. © Agence Rol/Bibliothèque nationale de France

Lasse de se plier aux règles d’Olympiades où la véritable puissance des femmes ne peut être reconnue, la sportive et militante Alice Milliat lance en 1922 une première édition des Jeux mondiaux féminins. Elle redonne ainsi vie aux Jeux olympiques féminins de Héra, fondés par seize femmes au sixième siècle avant J.-C. Face au succès sportif et médiatique de ces championnats, le CIO craint de s’affaiblir. Il tente alors d’absorber ces Jeux en ouvrant cinq épreuves d’athlétisme aux femmes en 1928. Ce qui n’empêche pas Alice Milliat de poursuivre l’organisation d’Olympiades féminines jusqu’en 1934. Si le nombre de disciplines ouvertes aux femmes grandit au fil des éditions, ce n’est qu’en 1981 que le CIO se féminise, et en 2007 qu’il affirme dans sa charte olympique que son rôle est “d’encourager et soutenir la promotion des femmes dans le sport, à tous les niveaux et dans toutes les structures, dans le but de mettre en œuvre le principe d’égalité entre hommes et femmes”. En juillet 2021, aux Jeux de Tokyo, la parité sera respectée pour la première fois dans l’histoire de l’olympisme.

Jeux de Rio, 2016. Lors d’un match de volley opposant l’Iran à la Russie, l’activiste iranienne Darya Safai, réfugiée en Belgique, proteste contre l’interdiction faite aux femmes d’assister à des compétitions sportives dans son pays d’origine. Menacée d’expulsion du stade en vertu de l’inébranlable neutralité olympique, elle tempête et parvient à brandir sa banderole pendant toute la durée du match.© Kirill Kudryavtsev/AFP Photo
Pour la seconde fois, la nageuse syrienne Yusra Mardini concourra dans l’équipe des réfugié·e·s aux Jeux olympiques de Tokyo. L’athlète, aujourd’hui réfugiée en Allemagne, avait seize ans quand elle a fui la Syrie en guerre avec sa sœur Sarah, en 2015, pour tenter de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée sur une embarcation de fortune. Quand le canot tombe en panne, les deux sœurs plongent pour le pousser jusqu’à la terre ferme, à trois heures de nage. © Andrea Masini/Deepbluemedia/Insidefoto/Sipa USA/Sipa

Mais tandis que les hommes se battront à Tokyo lors de l’épreuve de lutte gallo-romaine, les femmes, interdites d’accès à ce sport, continueront de lutter pour l’égalité. Si du chemin reste à parcourir, les avancées de ce combat restent considérables. Aujourd’hui, selon le sociologue du sport Nicolas Delorme2, “les femmes sont globalement surreprésentées dans les médias lors des Jeux olympiques”, par rapport à la couverture d’autres événements sportifs. Et cette visibilité médiatique offre un véritable écho aux causes et symboles politiques. C’est ainsi que, sur le podium des Jeux olympiques de Rio en 2016, l’escrimeuse italienne Elisa Di Francisca brandit le drapeau européen à la place du drapeau italien. Elle expliquera en conférence de presse : “Je l’ai fait pour les victimes des attentats de Paris et Bruxelles, pour dire que l’Europe existe, qu’elle est unie contre le terrorisme.” De l’athlète aborigène Cathy Freeman à la nageuse syrienne Yusra Mardini, qui concourra aux Jeux de Tokyo dans l’équipe des réfugié·e·s, elles sont nombreuses à porter les couleurs de leurs combats sur les pistes sportives. Par leurs revendications ou par leurs parcours, ces femmes ont fait des Jeux olympiques une arène politique. ●

1. Christine Mennesson, « Pourquoi les sportives ne sont-elles pas féministes ? De la difficulté des mobilisations genrées dans le sport », Sciences sociales et sport, 2012/1 (n° 5), p. 161-191.
2. « Quelles représentations de la femme au sein des milieux sportifs ? », entretien avec Nicolas Delorme, dans le cadre de l’Observatoire géostratégique du sport du programme Sport et relations internationales de l’Institut de relations internationales et stratégiques, sous la direction de Carole Gomez et Pim Verschuuren, 2018