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Femmes ici et ailleurs

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Reportage : Intouchables et insoumises [Inde]

Elles sont indiennes, “intouchables”, revendiquent le respect de leurs droits et s’opposent au système des castes. Dans une société encore ancrée dans cette hiérarchie sociale traditionnelle, quelques militantes bravent tous les interdits culturels pour conquérir leur indépendance, obtenir justice, faire entendre leur voix jusque dans les plus modestes villages. Pour elles et pour toutes les autres femmes dalits, ensemble elles avancent sur les chemins de la liberté et de l’égalité.

Texte de Marine Dumeurger
Photographies d’Axelle de Russé
Paru dans Femmes ici et ailleurs #32, juillet-août 2019 

Mohini, responsable de la branche d’Aidmam en Haryana, a réuni les femmes d’un village. Rompue à l’exercice, elle se lance avec aplomb dans un discours bien rôdé, pour les convaincre que le système des castes n’est pas l’œuvre des dieux, mais bien celle des hommes et qu’il est possible de changer cela.

Dans l’obscurité bleutée de la nuit tombante, Mohini* a réuni les femmes de son quartier. Dans la courette qui s’improvise en tribune ce soir-là, sous un arbre aussi sec que les chiens qui rôdent alentours, le petit groupe de curieuses ne cesse de s’élargir sous l’effet de la rumeur. Au milieu, Mohini ne prête pas attention au brouhaha ambiant. Elle se métamorphose en passionaria, portant avec ferveur une parole qu’elle a énoncée déjà des centaines de fois.
Les castes supérieures créent l’injustice. Ces castes contrôlent tout, oppressent les femmes dalits. Elles nous disent comment nous habiller, de ne pas porter de beaux vêtements, de ne pas aller à l’école. Elles nous disent que cela ne sert à rien, que l’on continuera à nettoyer les toilettes et à faire le ménage. Mais ce n’est pas vrai. Nous aussi, les femmes dalits, nous pouvons être éduquées. Nous aussi pouvons défendre nos droits, abandonner le voile, sortir de chez nous. Regardez les autres communautés : les femmes s’éduquent, elles ne se font pas harceler comme nous sur le chemin de la maison. Mais notre bataille à nous, femmes dalits, est différente.
En périphérie du village de Nerukhedi, ce quartier ressemble aux autres faubourgs dalits des environs : un entrelacs de rues boueuses et sinueuses autour d’une kyrielle de maisonnettes aux couleurs vives et à la simplicité élémentaire. Dans l’air, l’odeur de feu de bois annihile le reste, les effluves de chaï et de dal, celles des bouses de vache qui séchaient au soleil quelques heures auparavant. Nous sommes au cœur de l’Haryana, une région du nord de l’Inde. Ici, les traditions ont la vie dure, tout comme est dure la vie des femmes dites “intouchables”1.

L’Haryana, dans le nord de l’Inde, est une région agricole considérée comme le grenier à blé du pays. Sur cette terre fertile, parsemée de vert clair et de jaune, alternent les champs de céréales et de légumineuses. C’est aussi l’État où le déséquilibre femmes-hommes est le plus important, avec un ratio de dix hommes pour six femmes.

Les hommes des castes supérieures harcèlent sa famille

Mohini a fini son discours. La nuit a englouti les dernier·e·s gamin·e·s sales et quelques vaches égarées. Les langues se délient. Une à une, les femmes dalits témoignent de leur condition. Nermala*, âgée de cinquante ans, est ouvrière agricole comme la plupart des autres participantes. Elle est journalière, travaille pour un propriétaire terrien d’une caste supérieure et ne décolère pas. “Ils nous est arrivé de ne pas recevoir notre salaire pendant six mois et on ne peut rien faire. Nous n’avons pas de contrat. On a beau exiger d’être payé·e·s, rien ne vient.” Toutes racontent les humiliations, la mise à l’écart. Elles parlent des différences de traitement à l’école où les enfants dalits ne peuvent pas boire au même puits. Elles dénoncent surtout l’impossibilité de porter plainte en cas de viol ou de violences2.
Un peu plus tard, en retrait du groupe, une des villageoises prend timidement la parole. Elle souhaite garder l’anonymat. Elle a six filles et l’air grave. Dans son village, les hommes des castes supérieures harcèlent sa famille. L’une de ses filles a été violée. “Ils me menacent, ils me disent, ‘si tu parles, je te tue’.” Par Mohini, elle a pu ainsi entrer en contact avec l’association Aidmam, émanation de la Campagne nationale pour les droits humains des Dalits (CNDDH). Depuis, une procédure judiciaire est en cours. À la fois féministe et pro-dalit, l’organisation Aidmam (All Indian Dalit Mahila Adhikar Manch) réunit une quarantaine de membres à temps plein, dont trente-sept femmes. Depuis 2006, elle milite pour l’abolition des castes, qu’elle considère à la source de toutes les injustices, notamment envers les femmes.

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