fbpx

Femmes ici et ailleurs

Un Magazine et un Club 100 % inspiration

Helen Pankhurst : Célébrer l’histoire pour agir au présent [Royaume-Uni]

Arrière-petite-fille de la plus célèbre des suffragettes, Emmeline Pankhurst, qui obtint le droit de vote des femmes en 1918 au Royaume-Uni, Helen Pankhurst est elle-même une femme engagée. Impliquée dans le développement avec CARE International en Éthiopie, où elle a grandi, cette docteure en sciences sociales poursuit le combat de ses aïeules. Son livre Deeds not words: The Story of Women’s Rights, revient sur un siècle d’avancées pour les droits des femmes et nous indique le chemin à suivre.

Propos recueillis et traduits par Marie Maleysson et Roberta Zambelli
Paru dans Femmes ici et ailleurs #27, septembre-octobre 2018

Biographie express
Helen Pankhurst, née en 1964, est une écrivaine et activiste anglaise des droits des femmes. Après avoir obtenu un doctorat en sciences sociales uprès de l’Université d’Édimbourg, elle a travaillé avec de nombreuses ONG, notamment en Éthiopie, où elle a vécu une partie de son enfance. Aujourd’hui conseillère pour CARE International, elle s’investit particulièrement dans l’aide aux femmes et aux jeunes filles dans les zones les plus pauvres de la planète. Arrière-petite-fille et petite-fille de suffragettes, elle organise régulièrement des événements et actions de lobbying liés aux droits des femmes. Avec sa fille Laura, elles font une apparition dans le film Les suffragettes (Suffragette), sorti en 2015, auquel Helen Pankhurst a collaboré. À l’occasion du centenaire du droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni, elle a publié Deeds not words: The Story of Women’s Rights (Des actes pas des mots : l’histoire des droits des femmes), un état des lieux de cent ans de luttes féministes.

© Keith Morris/Hay Ffotos/Alamy Stock Photo

De grandes manifestations ont eu lieu un peu partout au Royaume-Uni en juin dernier, pour fêter le centenaire de la loi ouvrant le droit de vote aux femmes. À l’heure où les mobilisations s’expriment beaucoup sur les réseaux sociaux, avez-vous été surprise de voir des dizaines de milliers de personnes descendre dans la rue pour cette commémoration ?

Tout d’abord, il faut préciser que la loi de 1918 donnait le droit de vote uniquement aux femmes avantagées économiquement et aux plus âgées. Néanmoins, cette évolution a permis d’inscrire la question des inégalités femmes-hommes à l’ordre du jour politique. Quand j’ai commencé à travailler sur mon livre, je n’imaginais pas à quel point cette histoire faisait écho aux revendications actuelles pour les droits des femmes, qui ont pris énormément d’ampleur ces deux dernières années. Je pense que les gens se rendent compte aussi qu’il est important de manifester : défiler ensemble donne le sentiment d’être proches les un·e·s des autres, d’être engagé·e·s côte à côte. C’est puissant! Agir sur internet à coups de clics c’est bien, mais être sur le terrain est bien plus réel et nous connecte avec l’histoire des combats : les changements se produisent grâce à celles et ceux qui descendent dans les rues pour les réclamer.

Le 10 juin dernier, plus de 100 000 femmes ont envahi les rues du Royaume-Uni, vêtues aux couleurs des suffragettes (vert, blanc et violet) pour célébrer le centenaire de “leur” droit de vote, obtenu en 1918. Ici, le défilé de Londres. © Chris J Ratcliffe/Getty Images/AFP Photos

Vous êtes issue d’une incroyable lignée féministe, ouverte avec votre arrière-grand-mère, Emmeline Pankhurst. Vous venez de publier Deeds Not Words: The Story of Women’s Rights. Pourquoi vous semble-t-il important de rendre hommage à ces pionnières, mais aussi de tracer l’histoire et les perspectives des combats pour l’égalité ?

Il y a tellement de choses que je pourrais dire à ce sujet ! Je pense qu’évoquer la mémoire, la vie et les actions de ces femmes est essentiel : c’est une forme de reconnaissance de ce qu’elles ont fait pour nous et une manière de poser à nouveau la question des droits des femmes. Nous ne pouvons pas simplement estimer : “Elles ont gagné cette bataille il y a cent ans. Maintenant c’est fini, n’y pensons plus.” Cet événement si important pour nos vies nous permet également de nous interroger sur nos progrès, sur ce qu’il reste à faire, sur ce que leur exemple peut nous apprendre : non seulement sur les droits qu’elles réclamaient, mais sur la façon dont elles ont agi pour les obtenir. Je pense que c’est la signification de la sororité qui traverse le temps. Nous partageons tous et toutes une histoire commune.

Sur quels plans pensez-vous qu’il est prioritaire d’agir ? Et quelle part les hommes ont-ils à prendre?

Il existe encore de nombreuses injustices dans tous les domaines, mais je pense que la vraie urgence est de lutter contre les violences faites aux femmes. Pendant mes recherches, j’ai remarqué que c’est le seul secteur où nous n’avons pas vraiment progressé. Par ailleurs, avec l’arrivée d’internet, dont l’accès à la pornographie, nous avons aussi un problème lié à la sexualisation des femmes : elle a un impact sur leur image dans la société et sur la façon qu’elles ont de percevoir leur corps, surtout les adolescentes et les jeunes femmes.

Ensuite, il est important de mettre en valeur les femmes et de parler de leurs actions, car elles ont été et sont trop souvent invisibilisées. À mon avis, il y a un siècle, les femmes ont cru qu’en ayant le droit de vote, tout le reste allait suivre. Historiquement, nous nous sommes surtout consacré·e·s aux questions d’égalité au travail et dans la sphère publique, le sport et la culture. Nous aurions peut-être dû prêter davantage d’attention à ce qu’il se passe dans les maisons, pour mieux changer ce qu’il se passe à l’extérieur.

La place des hommes est une très bonne question! Nous n’aboutirons à rien sans un dialogue sur leur rôle dans la reproduction des inégalités. Le travail doit être mené ensemble, par les femmes et les hommes.

Comment pouvons-nous, chacun et chacune à notre niveau, au quotidien, contribuer à favoriser l’égalité ?

l faut faire évoluer les normes sociales et la culture. Or, nous sommes tous et toutes responsables de ces normes, c’est pourquoi nous sommes en mesure de les changer. Une petite fille peut ne pas vouloir s’habiller en rose, ne pas avoir envie de bien se tenir, ni être discrète! Et nous sommes aussi chacun et chacune en capacité d’agir au travers de nos relations, dans notre travail, etc.

Parfois, nous pouvons croire que rien ne change, que notre engagement n’est pas suffisant. Si c’était le cas, quel serait le sens de notre conversation ? Une voix est comme une goutte dans l’océan : on ne peut pas connaître l’impact de cette goutte, mais, à un moment donné, quelque chose se déclenche et la société évolue. Il est important de toujours continuer à réclamer nos droits, à protester contre les injustices, pour que ce qui est perçu comme acceptable aujourd’hui soit inacceptable demain.

Vous dédiez justement un chapitre de votre ouvrage à la culture. En quoi peut-elle être un vecteur de changement? Est-ce pour cela que vous avez participé au film Les suffragettes (Sufragette) ?

J’ai voulu contribuer à ce film, car je pense que c’est important de ra- conter aux nouvelles générations du monde entier l’histoire de ces femmes. Nous avons besoin de plus de films de ce type : la culture est encore dominée par le regard masculin et cela nous limite. C’est comme si aujourd’hui nous regardions le monde en noir et blanc, alors que la diversité, de genre ou autre, nous permettrait de le voir en couleurs !

À l’international, quelles initiatives contemporaines pour l’égalité ressortez-vous particulièrement ?

Le mouvement #Metoo a eu le mérite de nous faire prendre conscience au niveau mondial que les violences concernent toutes les femmes, partout, notamment au travail. Des violences que celles qui n’ont pas pu témoigner, en particulier les plus pauvres, subissent aussi. Je me félicite de voir par exemple l’Organisation internationale du travail (OIT) s’emparer de la question pour proposer une législation protégeant les femmes. Ou encore le travail mené par le CEDAW (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes), qui implique les États membres1 en les obligeant à agir. En revanche, il est primordial que ces organismes restent à l’écoute des militant·e·s de terrain : les gouvernements ou le secteur privé peuvent changer les choses, mais ce sont les associations, en s’épaulant entre elles, qui font bouger les lignes.

“Walk In Her Shoes” (“Mets-toi à sa place”), marche organisée par l’ONG CARE International UK, le 6 mars 2016 à Londres, pour sensibiliser aux inégalités vécues par les femmes et les filles les plus pauvres de la planète. De gauche à droite : Helen Pankhurst, Bianca Jagger, Annie Lennox et Sadiq Khan, devenu maire de Londres. © Dinendra Haria/Alamy Live News

Lors de votre expérience avec CARE International, une action concrète vous a-t-elle particulièrement marquée ?

Nous avons mené un projet de sensibilisation que j’ai vraiment apprécié en Éthiopie avec des jeunes filles âgées de dix à quatorze ans. C’est une tranche d’âge clé, le moment où une adolescente soit continue son éducation, soit quitte l’école pour se marier, ce qui conduit à des grossesses précoces. Nous avons donc travaillé à la fois avec les jeunes filles, les autorités, les mères, les prêtres, toutes les personnes qui ont une influence forte sur la communauté, afin que ces adolescentes poursuivent leur scolarisation.

En un siècle, les femmes ont acquis de nombreux droits dans le monde. Mais aujourd’hui, on constate l’émergence de nombreux mouvements réactionnaires…

Arrestation d’Emmeline Pankhurst et d’autres militantes pour le droit de vote des femmes. Autour de 1910. © Trinity Mirror/Mirrorpix/Alamy Stock Photo

N’importe quel fondamentalisme religieux est dangereux pour les droits des femmes, mais davantage en raison de la domination masculine que de la religion elle-même. Il ne faut pas croire que la religion des autres est plus dangereuse que la sienne. J’ai une petite anecdote à ce propos. Un jour, quelqu’un a demandé à Emmeline Pankhurst ce que Dieu aurait pensé de ses luttes. Il paraît qu’elle a répondu! “Je suis sûre qu’ELLE approuve !

Ceci dit, nous ne devons pas croire qu’en Occident, nous serions plus avancé·e·s que le reste du monde, que les inégalités concerneraient uniquement les pays en voie de développement. J’aime demander aux personnes que je rencontre quelle est la nation qui a le plus de femmes dans leur Parlement. Souvent, on me répond l’Islande. En réalité, c’est le Rwanda et en deuxième position, la Bolivie. Il ne faut surtout pas penser que chez nous, tout est acquis. Dans mon livre, je cite à ce propos une militante féministe contemporaine, Mitch Egan CB, expliquant que la lutte pour les droits des femmes est comme un élastique. Si tu arrêtes de le tirer, il revient en arrière. Nous l’avons encore vu avec la dépénalisation des violences domestiques en Russie, avec les remises en cause du droit à l’avortement en Pologne et aux États-Unis.

Quelles sont les femmes inspirantes dans votre vie ?

Il y a une personne dont je parle dans mon livre : Faeeza Vaid, directrice de Muslim Women’s Network UK. Elle travaille à la fois contre les discriminations vécues par les musulman·e·s au Royaume-Uni et pour que le rôle des femmes soit mieux pris en compte par sa religion. Elle est une vraie source d’inspiration, comme plein d’autres personnes autour de moi.
Il faudrait mettre davantage en valeur ces femmes magnifiques, qui ne sont pas forcément connues à l’échelle internationale, mais qui font un très beau travail sur le terrain.

© Gouvernement rwandais

Quels sont vos projets pour les années à venir ?

Continuer à sensibiliser les personnes sur le rôle de chacun·e dans la lutte ! Je vais également faire partie d’un projet réunissant des ONG nationales et internationales, ainsi que des partis politiques œuvrant pour les droits des femmes. Il a pour objectif de construire un ordre du jour féministe sur dix ans, soit bien plus longtemps que le rythme donné par les élections. Il sera centré sur l’implication des femmes en politique et leur rôle en tant que citoyennes. Nous devons lutter ensemble et accéder au pouvoir ensemble.

1. Cette Convention, adoptée le 18 décembre 1979 par l’Assemblée générale des Nations unies oblige les États membres à garantir l’égalité femmes-hommes dans tous les domaines à travers une législation adéquate. À ce jour, 189 pays ont ratifié la CEDAW.


Une longue lignée féministe

Deeds not words : des actes, pas des mots. C’est sous cette devise qu’Emmeline Pankhurst fonde en 1903, avec ses filles Christabel et Sylvia, le Women’s Social and Political Union (WSPU), réclamant le droit de vote pour les femmes. Le premier siège de l’association sera situé dans sa propre maison (le bâtiment est aujourd’hui devenu un musée et un centre d’activités pour les droits des femmes, le Pankhurst Centre). Les adhérentes du WSPU, alors surnommées suffragettes, s’organisent et utilisent différentes méthodes dans leur lutte : tractages, manifestations, grèves de la faim, mais aussi bombes, incendies et sabotage du réseau des télégraphes. Plusieurs d’entre elles, dont Emmeline et Sylvia Pankhurst, seront emprisonnées. Certaines sont mortes pour leur cause.

Emmeline Pankhurst avec ses filles Christabel (au centre) et Sylvia (à droite) à la gare de Waterloo, à Londres, le 4 octobre 1911. Sylvia Pankhurst, grand-mère d’Helen Pankhurst, a été comme sa mère et sa sœur, l’une des plus grandes suffragettes du Royaume-Uni. © Wikicommons

En 1918, les femmes aisées de plus de trente ans obtiennent le droit de vote. Puis en 1928, année de la mort d’Emmeline, ce droit est élargi à toutes les femmes de plus de vingt et un ans. Fait rare dans le monde, l’œuvre de la dirigeante féministe fut reconnue par la nation britannique peu après sa disparition. Elle demeurera à jamais l’une des plus grandes références de l’histoire internationale des droits des femmes.

Sa fille, Sylvia Pankhurst se détache du WSPU en 1913, s’opposant à l’utilisation croissante de la violence par le mouvement. Elle co-fonde la East London Federation of Suffragettes (ELF). Socialiste convaincue et opposée à la guerre (que le WSPU soutient), elle vit avec l’anarchiste italien Silvio Corio, avec lequel elle aura un enfant en 1927, Richard Pankhurst. Pendant les années 1930, elle soutient les républicain·e·s espagnol·e·s et aide les Juifs et Juives qui fuient l’Allemagne nazie. Elle s’engage également contre l’invasion italienne de l’Éthiopie, pays où elle vivra avec son fils à partir de 1956 et jusqu’à sa mort, en 1960.

Fille de Richard, Helen Pankhurst poursuit aujourd’hui les combats de ces femmes exceptionnelles. Son dernier livre est dédié “à l’esprit Pankhurst, passé, présent et futur”.