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Gisèle Szczyglak

Au sein du Club Femmes ici et ailleurs, nous avons la chance de compter des personnalités exceptionnelles, agissant dans des domaines très divers, en France et bien au-delà de nos frontières.

Docteure en philosophie politique et en éthique appliquée, Gisèle Szczyglak est experte en mentoring et leadership, diversité, réseaux et accompagnement à la transformation des organisations. Son dernier ouvrage, Subversives – ou l’art subtil de n’être jamais là où l’on vous attend, est un outil pour engager une véritable révolution.

DR

Vous commencez votre livre avec l’idée que les hommes sont devenus l’humanité, ce que vous désignez comme un  ”rapt civilisationnel”… 

Le rapt civilisationnel, c’est l’idée que les hommes ont volé la civilisation aux femmes. Pour le comprendre, il faut remonter aux origines de l’identité humaine. Les fondements du genre humain s’articulent entre l’animalité culturelle, l’animalité politique et l’animalité biologique. Pour devenir un être humain, il faut devenir extrabiologique, c’est-à-dire obtenir du sens, dans les sphères extrabiologiques que sont le politique, le culturel, le symbolique ou encore le religieux. Avoir un corps humain, être simplement en vie est un prérequis, mais ne suffit pas pour être humain. Il faut faire la distinction entre l’hominisation, c’est-à-dire le devenir biologique des êtres humains et l’humanisation, c’est-à-dire le devenir extrabiologique, l’évolution psychosociale des êtres humains. Si la première est codée par les gènes, la seconde relève du choix, et ce, dans toutes les civilisations et à toutes les périodes de l’Histoire. 

Les hommes se sont glissés dans cet interstice entre hominisation et humanisation pour imposer leur définition de l’humanité. Le mot même d’humanitas vient d’hominem, l’homme alors que le mot femme vient de femina, qui signifie femelle, puis épouse. Le mot utilisé pour définir l’humanité dans son ensemble exclut déjà les femmes, c’est un premier rapt civilisationnel. 

Une fois cette définition de l’humanité établie, les hommes, au fil de lHistoire, se sont saisis de tous les médias, des institutions politiques, de la culture pour la répandre en l’état. C’est pourquoi ils représentent l’universalité de la norme, de ce qu’est l’Humanité. Ils sont en toile de fond de tout ce qui se fait. Quand un homme pense, c’est à partir de cette pseudo universalité. Tandis que lorsqu’une femme pense, son environnement la renverra toujours à sa singularité. Dans cette construction extrabiologique qui nous définit, l’homme a surévalué le genre masculin, supposé proche du divin, de la sublimation du corps, et sous-évalué le genre féminin, plus proche du biologique, de la matière. Cette prévalence du masculin sur le féminin, issu de la ”valence différentielle des sexes” pour citer Françoise Héritier, vient du fait que l’être humain s’autoproduit sans modèle et qu’il définit ce qui est extrabiologique : les hommes ont décidé que cet extrabiologique leur appartenait. Dès que les femmes essaient de renverser cet état, d’où le concept de subversion, elles se font rappeler par la patrouille !

L’être humain s’autoproduit sans modèle en créant de l’extrabiologique. Dans ce processus de création culturelle, les hommes ont façonné cet extrabiologique selon leurs critères, présentés comme universels. 

Pendant la Grèce Antique, les Athéniens ont inventé la démocratie et avec elle la séparation entre les sphères politiques et privées. D’un côté les femmes, les enfants et les esclaves, relégués à la sphère privée, directement lié·e·s au biologique, sans possibilité de librement donner un sens à leur vie ; et de l’autre des hommes citoyens, dédiés à la sphère publique, au politique, s’épanouissant en créant ces communautés extrabiologiques (politiques, culturelles, sociales). Cette idée se retrouve encore dans notre civilisation actuelle : l’espace médiatique, la ville, l’espace public, etc. tous ces ”parcs à thèmes” dans lesquels nous évoluons en permanence sont encore aujourd’hui définis par des critères extrabiologiques masculins. 

Il s’agit d’un processus culturellement construit. Les femmes doivent déconstruire cette idéologie et renverser la table, puisque ces ”parcs à thème” se reproduisent grâce à une forme de consentement à ces normes civilisationnelles. Les garçons sont élevés à penser qu’ils sont supérieurs jusque dans la grammaire française ! Tout leur entourage est empreint de violence. Ils apprennent que la masculinité enviable est la virilité et qu’elle se construit sur la domination du féminin. C’est une vue de l’esprit qui fait partie du rapt civilisationnel, faisant croire aux femmes que leur domestication est de la civilisation.

Comment alors le déconstruire ? Quelle est cette subversion que vous prônez ?

© Ed. Payot

Il faut revoir les règles de l’éducation des filles comme des garçons. La subversion est un état d’esprit, un mouvement qui refuse ces normes établies et donc l’élevage des femmes à la domestication. La subversion, ce sont des techniques de guerre utilisées pour renverser un mouvement politique, faire que l’ennemi soit épuisé, qu’il perde confiance en lui, qu’il ait un sentiment d’éternisation du combat pour lâcher l’affaire, qu’il se sente seul. Les hommes ont largement utilisé ces techniques envers les femmes, ils les ont divisées, dévalorisées et épuisées, physiquement comme émotionnellement. Cette vision paternaliste pèse sur toutes les femmes, leur imposant nombre de normes : comment se comporter, que porter, comment penser, manger, éduquer leurs enfants, voire même, comment définir leur identité. 

#MeToo a tout fait exploser en libérant la parole des femmes, en créant ces réseaux, ces communautés de femmes qui ont compris le pouvoir du nombre dans cette révolution silencieuse. Les hommes se sentent mis en danger par cette parole libérée des femmes. Mais il ne faut pas les épargner. Ils ne l’ont pas fait, eux, pendant des siècles. Il n’est pas possible de sortir de cette dichotomie du rapport de force entre les hommes bourreaux et les femmes victimes, si le débat reste coincé sur l’existence de ce rapport de force. Ce processus existe, mais l’important c’est de se poser la question : qu’est-ce qu’on fait ensemble maintenant ? Pour libérer les femmes de leur domestication, mais aussi les hommes de la toxicité de la virilité. La subversion c’est l’arme pour le faire. Être subversive c’est à la fois quelque chose d’individuel, de très psychologique, et en même temps un mouvement collectif. 

« On devient subversive pour changer les règles du jeu. 
On devient subversive par désir de l’être et par la nécessité de créer un autre monde.
On devient subversive quand on a compris que la subversion est l’acte ultime qui saura vous libérer de la nécessité de la libération. 
On devient subversive pour être soi. »

Peut-on dire que votre livre est-il un pamphlet féministe révolutionnaire ? 

C’est un pamphlet féministe révolutionnaire, produit d’un chemin de vie et de pensée. Quand j’étais plus jeune, j’ai lu Françoise Héritier, Simone de Beauvoir et tant d’autres, mais je voulais pousser leur pensée encore plus loin. Pendant mon DEA, j’ai étudié les théories biologiques qui montrent que les embryons sont toujours féminins avant d’être masculins, alors que la psychanalyse – et notamment Lacan, nous dit que l’origine de tous les signifiés, c’est le phallus car il conditionne par sa présence tous les signifiés. Au cours de mes études, j’étais effarée de voir des hommes brillants dire des énormités pareilles à propos des femmes. J’ai voulu creuser, pour comprendre comment et pourquoi, dans nos sociétés, le primat est donné à ceux qui tuent et non pas à celles qui donnent la vie pour reprendre les propos de Simone de Beauvoir. J’ai continué par un doctorat de philosophie politique pour étudier l’articulation entre le biologique, le culturel et le politique, pour comprendre cette différenciation entre féminin et masculin. C’est là que j’ai compris que le problème réside dans la définition de l’être humain. Je me suis alors tournée vers l’anthropologie, l’éthologie où mes recherches ont montré que l’humain est le seul animal qui fait le passage entre biologie et extrabiologique. Pour reprendre les mots de Desmond Morris dans ”le Singe nu” : nous naissons, nous sommes des singes nus et l’extrabiologique nous pare de la civilisation dans ce dialogue entre femmes et hommes. Mais dans un monde majoritairement construit par et pour des hommes, il est très difficile, en tant que femme, de s’y intégrer pleinement. C’est ce qui m’a menée à la psychologie, à étudier les différents comportements et leurs causes. A travers mes différentes missions professionnelles, j’ai pu rencontrer des personnes partout dans le monde et me rendre compte de l’aspect commun de l’expérience humaine, au-delà des cultures, de toute construction extrabiologique et qui relève donc du développement psychologique. Toute éducation relève d’une programmation socio-culturelle. L’ambition de mon livre est d’apporter ma contribution intellectuelle à une co-construction du monde. Donc oui, c’est un pamphlet féministe, parce qu’humaniste.

Que pensez-vous de Femmes ici et ailleurs, que vous apporte le magazine ? 

C’est un merveilleux magazine qui donne la parole à toutes les femmes et les inscrit tant dans leur singularité que dans leur universalité. Il manquait absolument dans notre paysage culturel ! Être enfin visible en tant que femme, faire communauté, échanger et partager entre femmes et avec des hommes humanistes, quelle chance et quel privilège offert par le magazine et le club ! Bravo et continuez à cultiver autrement le sentiment de notre humanité.