fbpx

Femmes ici et ailleurs

Un Magazine et un Club 100 % inspiration

Entendre enfin leur voix ! [RD Congo]

Interviews exclusives de Pierre-Yves Ginet
Paru dans Femmes ici et ailleurs #16, automne 2016

Rencontre avec Denis Mukwege et Justine Masika Bihamba

Depuis 1996, l’est de la République démocratique du Congo (RDC) est le théâtre de conflits complexes, multiples et interminables. Selon de nombreux.ses observateur.trice.s, ces guerres, qui auraient coûté la vie à quelque 5,5 millions de personnes, sont les plus meurtrières depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, la catastrophe vécue par les habitants de cette région des Grands Lacs se déroule dans l’indifférence quasi générale.
Au Kivu, épicentre des conflits, les femmes subissent particulièrement cette tragédie : le viol est utilisé comme arme de guerre par les différents protagonistes depuis de nombreuses années. Selon l’ONU, plus de deux cent mille cas de violences sexuelles ont été enregistrés dans cette seule région. La réalité va bien au-delà et l’ampleur statistique est accentuée par l’horreur des témoignages : des dizaines de milliers de femmes, âgées de quelques mois à plus de quatre‑vingts ans, sont mutilées suite aux tortures subies.
Afin de lutter contre cette pandémie, des dizaines de millions de dollars sont engloutis chaque année au Kivu, dans des programmes menés par des centaines d’ONG et institutions. Sur le terrain, le résultat de ces actions demeure globalement médiocre, si l’on se place du côté des femmes. Exception faite de quelques remarquables structures médicales, aujourd’hui, au Kivu, seules quelques organisations congolaises, le plus souvent à majorité féminine, luttent efficacement pour ces victimes.

Les personnalités qui ont fondé et dirigent deux de ces institutions sont devenues, au fil des années, les emblèmes de l’espoir, pour les quelque dix millions d’habitant·e·s du Nord et Sud-Kivu. Nous avons rencontré Justine Masika Bihamba et Denis Mukwege pour faire le point sur la situation actuelle, partager leurs analyses, leurs requêtes et leur colère.

Des femmes déplacées du fait des combats attendent une distribution d’aide humanitaire dans le village de Ntamugenga, à l’est de la RDC. © Finbarr O’Reilly/Reuters

Justine Masika Bihamba

© Alex Henry Moore/Synergie des femmes

La Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles, fondée par Justine Masika Bihamba, est un collectif de trente-cinq organisations, présentes sur tout le territoire du Nord-Kivu. Ce réseau sait identifier les victimes puis les prendre en charge sur le plan médical, chirurgical, psychologique, social et juridictionnel ; dans le cadre de l’accompagnement de ces femmes, l’organisation travaille à leur autonomisation financière à long terme, permettant à des centaines de familles, souvent monoparentales, de survivre. Depuis 2003, la Synergie a traité plus de treize mille cas.
Son efficacité s’explique notamment par la volonté de sa fondatrice et présidente d’intégrer dans son équipe des femmes de terrain ayant été elles-mêmes victimes. Bien implantées dans leur localité, celles-ci font preuve d’un engagement hors du commun, malgré les risques encourus.
Justine Masika Bihamba sera prise pour cible à de nombreuses reprises par différentes factions armées et ses enfants seront agressés sexuellement, du fait de son engagement et de ses dénonciations. Après avoir reçu la Human Rights Tulip décernée par les Pays-Bas en 2008, elle a été également honorée par Amnesty international et a été proposée pour le prix Nobel de la paix en 2005.

Denis Mukwege

© Vincent Kessler/Reuters

En 1989, ce gynécologue, diplômé de plusieurs universités africaines et européennes, décide de quitter son emploi dans un hôpital, en France, pour retourner dans sa région d’origine. Il prend alors la direction de l’hôpital de Lemera, qui sera détruit en 1996, lors de la Première Guerre du Congo. Le docteur en réchappe miraculeusement et se réfugie au Kenya, avant de revenir dans sa ville de naissance, Bukavu, capitale du Sud-Kivu. Il crée alors l’hôpital Panzi avec l’aide d’une institution caritative suédoise. Très vite, il est confronté au viol comme arme de guerre et la destruction orchestrée des organes génitaux des Congolaises. Les cas se multipliant, il devient l’un des spécialistes mondiaux du traitement des fistules obstétriques, développant ses propres techniques. Depuis l’origine, plus de 40 000 femmes, fillettes ou nourrissons sont passées sous son bistouri. Outre cette expertise, il oriente l’hôpital Panzi vers une prise en charge globale des victimes de violences sexuelles, son équipe leur apportant un soutien physique, psychique, économique et juridique.
Son franc-parler et son aura grandissante ont fait naître l’hostilité de tous les belligérants à son égard. Il a échappé plusieurs fois à des attaques armées le ciblant et vit désormais sous protection constante des Casques bleus. Pour son engagement auprès des populations du Kivu, Denis Mukwege a reçu, entre autres distinctions, le prix Olof Palme, le prix des droits de l’Homme des Nations unies et en 2014, le prix Sakharov du Parlement européen. Il a également été nommé au prix Nobel de la Paix en 2015. Le film documentaire L’homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate, de Colette Braeckman et Thierry Michel, lui est consacré.

Les autorités congolaises parlent d’une situation sous contrôle et post-conflit. Qu’en est-il actuellement à l’est de la République démocratique du Congo ?

Justine Masika Bihamba : On dit que la RDC est un pays post-conflit… mais concrètement, juste dans la province du Nord-Kivu, on dénombre plus de trente groupes armés actifs, étrangers ou congolais. Ces groupes se battent toujours contre le gouvernement et les femmes sont encore victimes de viols. La responsabilité première de la protection de la population revient au gouvernement congolais. Nous avons aussi les forces des Nations unies, plus de 17 000 Casques bleus qui ont pour mandat la protection des civil·e·s. Des personnes sont égorgées à moins de cent mètres de leur camp…
[Le 13 août, un nouveau massacre a été perpétré à Beni par des rebelles armés, causant la mort de plus de cinquante civils. Le président Kabila était dans cette région du Kivu quelques jours plus tôt, promettant la paix aux populations.]

Des militaires des FARDC (Forces armées de la RDC) patrouillent sur les hauteurs de Rutshuru, au Nord-Kivu. Chaque mois, on déplore toujours de nombreuses agressions de la part des soldats des FARDC, qu’ils soient “anciens” ou (surtout) récemment intégrés. © Pierre-Yves Ginet

Le bilan chiffré ne cesse donc de s’alourdir…

Justine Masika Bihamba : Oui. Au Kivu, selon le ministère du genre, on déplore quarante femmes violées chaque jour.

Denis Mukwege : À quoi ça sert de continuer à faire des statistiques, de donner des chiffres ? Vu où nous en sommes, est-ce qu’il y a un chiffre à partir duquel on réagira ? C’est délirant…

Au-delà des concepts, pour vous qui êtes en première ligne depuis des années, qu’est-ce concrètement que le viol comme arme de guerre ?

Denis Mukwege : Ses impacts sont en fait les mêmes que ceux des guerres “classiques”. Il y a les déplacements massifs de populations. Lorsque les femmes sont violées, en public, collectivement, avec tortures, leur première réaction, c’est de vouloir quitter leur village, pour aller chercher la sécurité et l’anonymat. Au Kivu, il y a des réfugié.e.s internes qui sont en déplacement continu depuis dix ou quinze ans.
Autre élément : la réduction démographique. Les infections sexuellement transmissibles détruisent la fertilité des femmes, bien sûr. Mais cela va beaucoup plus loin. J’ai vu des femmes avec le vagin brulé par des plastiques chauds, qui ont eu des objets introduits dans l’appareil génital… comme s’il constituait une cible privilégiée qu’il faut détruire. Mais détruire pourquoi ? Ce n’est pas seulement pour détruire la personne, mais également pour détruire toute possibilité d’avoir une descendance. Et puis avec le VIH Sida, dans le cas de viols massifs, les risques sont multipliés par cent. Non seulement la femme infectée va mourir à petit feu, mais en plus, elle pourra continuer de contaminer son entourage, ses enfants. Il y a là une transmission transversale, mais aussi transgénérationnelle de la mort.
Enfin, vous ne pouvez pas vaincre l’ennemi si socialement, il reste organisé. Lorsque tu violes la femme de quelqu’un en sa présence, dans notre culture, tu dis tout simplement à cette personne “tu n’existes pas”. Quand on voit ce qu’ils sont en train de faire, ils emmènent dans la brousse des bébés de douze mois, deux ans, les violent et les ramènent à la famille, avec des lésions désastreuses… c’est juste pour jouer sur le mental de la population. Quand les symboles tombent, lorsque l’identité individuelle s’effondre et quand cela touche toute une communauté, ça devient une société sans cohésion, désorganisée. C’est ce que l’on constate au Kivu aujourd’hui.

Le camp de déplacés de la Chefferie, proche du village de Kitchanga, en 2008. Ce camp regroupait alors 4 000 personnes. Les conditions de vie des déplacé·e·s internes ont été améliorées, mais on compte toujours des centaines de milliers de personnes déplacées, parfois à maintes reprises, au Kivu. © Andrew McConnell/Panos-REA

Justine Masika Bihamba : Une fois, nous avons eu une discussion avec les groupes armés et nous leur avons posé la question : “Pourquoi violez-vous les femmes ?” Un chef rebel m’a répondu : “Est-ce que tu sais que la femme est sacrée dans notre culture ? Lorsque tu déshonores la femme, son mari aussi est déshonoré, il n’a plus de force. Nous violons en masse pour démoraliser, pour déstabiliser toute la communauté, puisque c’est la femme qui porte la communauté.”

Les auteurs de ces violences sont-ils toujours de tous les camps ? Les civils semblent également de plus en plus impliqués…

Denis Mukwege : Tous les groupes armés, les forces armées congolaises, la police, les civils… commettent ces actes.

Justine Masika Bihamba : Concernant les exactions des civils, qui sont officiellement de plus en plus nombreuses, il y a le problème de la démilitarisation des groupes armés. Nous avons connu au moins trois ou quatre campagnes de démilitarisation, avec des jeunes gens retirés des groupes armés et remis dans les communautés sans processus d’intégration, sans aucune assistance. Ils sont habitués à utiliser des armes, à avoir la force, ils continuent de violer. Comme ils ne sont plus membres des groupes armés, on va parler de civils. L’an passé, pour les femmes que nous avons accompagnées, l’immense majorité des viols perpétrés par des civils était en fait commis par d’anciens militaires démobilisés. Et puis il y a bien entendu la question centrale de l’impunité…

Denis Mukwege : Lorsque vous démobilisez et réintégrez des criminels dans la société, parfois même comme policiers ou soldats de l’armée régulière, il ne faut pas s’étonner de la violence qui se propage. Ce sont souvent des jeunes qui ont subi des lavages de cerveau dans les groupes armés. Il n’y a pas de prise en charge psychologique et donc, ce sont des malades mentaux qui vivent dans la société. Rajoutez à cela l’impunité et le mal s’étend. Tant que le gouvernement continuera à ne pas prendre ses responsabilités en la matière, à ne pas instaurer une prise en charge de la santé mentale de ces personnes, on n’aura pas de solution et cette dissémination métastatique se poursuivra dans notre société.

Dans la maison de Rebecca Masika Katsuva, conseillère de la Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles, basée à Buganga, un infirmier de la clinique mobile de GESOM (Groupe d’entraide et de solidarité médicale) ausculte une femme victime de viol. Cette jeune mère est arrivée à Buganga il y a quelques jours, en provenance des hauts plateaux. Un mois auparavant, la jeune femme était enlevée par des miliciens hutus rwandais. Violée à de multiples reprises par ses tortionnaires, elle est restée séquestrée pendant plusieurs jours dans la forêt. Elle souffre d’une infection vaginale aigüe et de malnutrition chronique. © Pierre-Yves Ginet

L’impunité est-elle encore généralisée aujourd’hui, au niveau national ?

Justine Masika Bihamba : Il est très difficile de faire condamner les coupables. Depuis la création de la Synergie des femmes, nous avons obtenu un nombre conséquent de condamnations, même s’il demeure faible au regard du nombre total d’agressions. Aucune peine n’a jamais été exécutée.
Il y a aussi un fond qui a été créé pour indemniser les victimes, nous nous sommes battu·e·s pour ça. Un budget est alloué à ce fonds, mais l’argent est quelque part à Kinshasa et les victimes ne le touchent jamais.
Nous avons besoin d’une justice. Nous ne nous en sortirons jamais sans cela. Ceci dit, il y a quand même des petites avancées en la matière, avec notamment ces chambres foraines. Au lieu que les victimes viennent jusqu’à Goma, pour le Nord-Kivu, c’est la justice qui se déplace. Les magistrats disposent de trop peu de temps et selon nous, les verdicts ne sont pas satisfaisants, mais quand même, cette justice-là existe parfois, ce qui n’était pas le cas avant. Le problème, pour que les femmes puissent être capables de dénoncer, est qu’elles doivent se rendre dans un centre de santé dans les soixante‑douze heures, pour qu’on puisse avoir des preuves… Nous sommes toujours limité·e·s par les preuves.

Cette question de la preuve revient-elle toujours autant quand on parle du viol comme arme de guerre ?

Denis Mukwege : La planification est évidente et c’est l’élément de preuve principal. Lorsque deux cents femmes d’un même village sont violées en quatre heures par un groupe, ce n’est pas le fruit du hasard, avec comme par magie tous ces militaires qui sont entrés en érection au même moment au même endroit. Ça, c’est un élément qui permet de dire qu’il y a une planification. Arrêtons de raconter n’importe quoi !… Il y a aussi des petits garçons de douze à quinze ans qu’on entraîne et qui violent comme s’ils étaient en train de jouer au foot… Ceux qui utilisent cette arme savent très bien ce qu’ils sont en train de faire. Il ne faut pas continuer à se raconter des histoires, c’est juste une destruction organisée qui vise le corps des femmes.

Justine Masika Bihamba, fondatrice et coordinatrice de la Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles, visite un champ communautaire de l’organisation, à Buganga, au nord-ouest du lac Kivu. Les femmes de la collectivité viennent une fois par semaine pour travailler à l’exploitation de leur terre commune, mise à disposition par l’association. L’autonomisation des femmes accompagnées est l’un des axes majeurs de travail des dirigeantes de la Synergie. © Pierre-Yves Ginet

Au niveau international, en la matière, les lignes bougent dans le bon sens depuis peu…

Justine Masika Bihamba : Je parlais des chambres foraines, avec notamment le procès de Minova, même si nous avons été déçu·e·s par le verdict, puisque seuls deux militaires non gradés ont été inculpés, non les commanditaires. Ces tribunaux itinérants ont été montés par la justice internationale. Sinon, effectivement, il y a peu, la Cour pénale internationale a reconnu le viol comme arme de guerre, dans l’affaire Jean-Pierre Bemba, en Centrafrique. Nous avons aussi les procès en cours contre Bosco Ntaganda ou la condamnation de Thomas Lubang pour la RDC. Ce sont des avancées importantes et récentes au niveau de la justice internationale. C’est bien. Mais sur le terrain, la question de la preuve demeure toujours un problème. Il faut commencer par agir au niveau local, là où les victimes ont été violées. Dans ces régions où il n’y a peut-être même pas un poste de santé, comment constater l’agression, comment avoir des preuves ?

Plusieurs grandes conférences internationales se sont tenues quand même au sujet de la RDC. N’ont-elles rien apporté ?

Justine Masika Bihamba : Je pense à la grande conférence de Londres, en 2014. Angélina Jolie était présente. Les médias aussi. Beaucoup d’argent a été dépensé. À l’issue de ce rassemblement consacré aux violences dans les pays en conflit, un manuel a été publié. Il établissait des règles pour que les victimes puissent avoir accès aux documents légaux et donc avoir des preuves recevables. Concrètement, ce manuel est resté dans le placard. Il y a de très bonnes choses qui sortent de ces conférences internationales, mais les recommandations ne sont pas suivies.

Une victime, voilée par mesure de protection, témoigne devant un tribunal militaire. Les soldats accusés sont assis à l’arrière. Les victimes de viols sont en général réticentes à témoigner, par peur de représailles et du fait de la stigmatisation sociale. Lors des procès de Minova, qui ont fait date, seules quarante-sept femmes ont osé témoigner, alors que l’enquête préliminaire avait identifié plus de mille femmes, hommes et enfants violé·e·s en novembre 2012 dans cette localité. © Diana Zeyneb Alhindawi
Le bureau du tribunal de Bweremana, au nord-ouest du lac Kivu. L’impunité due à l’état de décrépitude de la justice congolaise est l’un des principaux fléaux qui explique le nombre de viols commis chaque année au Kivu, tant par les militaires que par les civils. © Pierre-Yves Ginet

Les blocages sont-ils surtout nationaux ou internationaux ?

Denis Mukwege : En RDC, il y a absence d’État. Concernant la mobilisation de la communauté internationale contre les violences sexuelles, c’est une honte pour notre humanité. On ne peut pas continuer, au niveau international, à parler du Congo comme capitale du viol et de l’autre côté, voir qu’aucune mesure n’est prise pour pouvoir amener ceux qui ont commis ces actes à en répondre. Si nous nous déplaçons dans le monde entier, c’est pour demander à la communauté internationale de prendre ses responsabilités par rapport à ces crimes contre l’humanité, ces crimes de guerre commis en RDC. Sinon, on va continuer à dépenser des milliards des dollars. Il n’y aura jamais la paix sans justice.

Pourquoi selon vous subissez-vous les conséquences d’un tel blocage ?

Denis Mukwege : C’est clair. Le Congo a la réserve la plus importante au monde de coltan, le minerai que nous utilisons dans les téléphones portables. C’est le nerf de la guerre : les groupes armés contrôlent la plus grande partie des minerais qui se vendent au final sur le marché international, sans que la population locale puisse en profiter. Nous avons fait des études qui montrent très clairement que là où se situent des sites d’extraction, on a des groupes armés et c’est de là que proviennent la majorité des femmes que nous soignons. C’est pour cette raison que nous faisons un plaidoyer pour que l’Union européenne puisse prendre des mesures sur la chaine d’approvisionnement des minerais, qu’il y ait une traçabilité, qu’on puisse savoir qui vend et achète ces minerais. Nous espérons une loi contraignante. Aujourd’hui, beaucoup ne savent même pas que leur téléphone porte le sang des femmes congolaises.

Justine Masika Bihamba : Au niveau local, il est inutile pour nous de demander à notre gouvernement de sanctionner une multinationale impliquée dans l’exploitation illégale des ressources naturelles, car ces multinationales soutiennent le gouvernement congolais… Les États membres de l’Union européenne ne veulent pas que l’on parle de la traçabilité de l’exploitation jusqu’à la transformation des minerais. Ils acceptent seulement la traçabilité de l’extraction jusqu’à la fonte. La plupart des multinationales sont donc protégées par les États membres. L’Europe et ses entreprises ne veulent pas que l’on puisse les contraindre, comme ce que nous avons réussi à mettre en place avec les États-Unis, avec la loi Dodd-Frank. Il y  a aussi un volet social dans ce dispositif pour les entreprises internationales. Allez voir dans les carrés miniers, là où des millions de dollars circulent chaque jour : il n’y a souvent pas de route, pas d’école, même pas un poste de santé…
Des gens profitent de nos richesses et ils ne veulent pas que la guerre se termine en RDC. On trouve ces personnes au niveau local, national et international.

Des “creuseurs” transportent des sacs de minerais depuis un site d’extraction illégal jusqu’au village de Rubaya, au Nord-Kivu. Les produits chariés sont du coltan, utilisé pour les téléphones portables, et de la manganite. La zone est contrôlée par divers groupes armés, en guerre les uns avec les autres. © Erberto Zani/REX Shutterstock/Sipa

Et comment réagissent les Congolais·es sur ces questions, au Kivu ou dans le reste du pays ?

Denis Mukwege : À Kinshasa, les gens sont loin de ces violences, ils savent simplement qu’à l’Est, il se passe des choses. Les militaires veulent occulter cette partie de l’histoire du Congo. À mon avis, c’est un jeu très dangereux vu ce qui s’est déjà passé dans la région.

Justine Masika Bihamba : Les autorités comme les groupes armés ne veulent pas que les gens parlent. Et du coup, nous sommes leurs cibles privilégiées. Ils veulent tous nous empêcher de dénoncer ce qu’ils font ou ont fait. C’est une vie difficile, j’ai été obligée de fuir le pays plusieurs fois, comme le docteur, mais nous ne pouvons pas rester silencieux face aux injustices.
[Dernier épisode de la pression mise sur les défenseur.euse.s des droits humains, le 9 août 2016, Ida Sawyer, représentante de l’ONG internationale Human Rights Watch a été contrainte de quitter la RDC après huit années passées dans le pays.]

L’une et l’autre, vous ne cessez de mettre en avant la force, le courage des femmes que vous accompagnez, des victimes que vous aidez à se reconstruire…

Justine Masika Bihamba : Ces femmes sont formidables… Plus de la moitié de nos conseillères sont d’anciennes victimes et c’est, je crois, la grande force de la Synergie. Certaines ont vécu des atrocités, mais elles se sont dit “nous aussi, nous devons aider les autres”. Par exemple, je pense à Rebecca Masika Katsuva, décédée il y a quelques mois, que le docteur connaissait. Elle avait traversé l’horreur. Au fil des années, sa maison de Buganga était devenue un centre d’assistance aux autres victimes de violence sexuelle et aux enfants. Elle encadrait plus de mille femmes !
Aujourd’hui, nous sommes en train de préparer une des anciennes victimes, nous lui avons permis de reprendre des études et nous croyons beaucoup en elle, pour qu’elle devienne la coordinatrice générale de tout le réseau. Bientôt, on laissera la Synergie aux bénéficiaires.

Denis Mukwege avec des patientes dans son hôpital de Panzi, à Bukavu. Photographie tirée du film documentaire L’homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate, de Colette Braeckman et Thierry Michel, qui lui est consacré. © Thierry Michel

Denis Mukwege : Souvent, quand je reçois une victime qui vient de la forêt ou de l’esclavage, je me demande si elle a encore quarante-huit heures à vivre… Et puis vous vous battez et le jour où elle se met debout, vous sentez qu’elle veut se battre, pas seulement pour elle, mais pour les autres. Elles vous répètent : “il ne faudrait pas que ça arrive à d’autres femmes”. Lorsqu’ils les agressent, ils les transforment souvent en activistes. Quand vous les aidez à surmonter le drame, elles deviennent capables de prendre en charge toute la communauté. Le 8 mars, cette année, à l’hôpital, il y avait plus de 3 000 femmes qui ont été soignées ici depuis dix ans. Elles se sont regroupées dans ce qu’on appelle des mutuelles de solidarité, elles travaillent ensemble pour leur développement collectif. Moi je me dis que l’avenir du Congo est en elles. Le jour où elles prendront le pouvoir, je crois que nous, les hommes, on ne pourra que les regarder et dire “Whaou !” J’ai vraiment une admiration infinie pour ces femmes.

Ces deux interviews ont été menées séparément, à quelques semaines d’intervalle.

Dans le village de Karuba, au sud-est du territoire de Massissi, Florence Masika, conseillère de la Synergie des femmes pour les victimes de violence sexuelles, conduit une opération de sensibilisation des populations et des églises à la prévention des violences sexuelles et au traitement réservé aux victimes. L’objectif est de faire évoluer un auditoire parfois peu enclin à modifier ses croyances séculaires. © Pierre-Yves Ginet