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Eliette Bruneau et Isabelle Fournier – Le ras-le-bol des sages-femmes

Au sein du Club Femmes ici et ailleurs, nous avons la chance de compter des personnalités exceptionnelles, agissant dans des domaines très divers, en France et bien au-delà de nos frontières Depuis de longues années, l’Association nationales des sages-femmes libérales est partenaire de Femmes ici et ailleurs. Comme une évidence..

Propos recueillis par Romane Guigue pour Femmes ici et ailleurs

Eliette Bruneau, présidente de l’Association Nationale des Sages-Femmes Libérales

Déjà mobilisées à six reprises depuis le début de l’année, les sages-femmes ont annoncé un nouveau mouvement de grève, du 22 au 25 octobre prochains. Déçues par la revalorisation salariale annoncée par le ministère de la Santé, elles sont bien décidées à demander une reconsidération complète de la profession. 

Eliette Bruneau est la présidente de l’Association nationales des sages-femmes libérales (ANSFL). Elle a soutenu le mouvement de grève de ses collègues, qu’elles travaillent en hôpital ou en libéral. Isabelle Fournier est l’ancienne présidente de l’ANSFL. Bientôt à la retraite, elle observe la profession, désertée par les jeunes. Études trop denses, rémunération trop faibles, temps de travail à rallonge et manque de temps crucial pour s’occuper correctement des femmes, le métier de sage-femme a une sérieuse épine dans le pied. Inquiètes pour la santé des femmes, elles expliquent pourquoi les sages-femmes étaient et seront en grève.

Femmes ici et ailleurs : Pourquoi les sages-femmes sont-elles aussi souvent en grève depuis quelques mois ? 

Isabelle Fournier : C’est un combat pour nous, pour nos conditions de travail bien sûr, mais surtout et avant tout un combat pour toutes les femmes. Si les sages-femmes ne vont pas bien, les femmes n’iront pas bien. 

Eliette Bruneau : Le mouvement de grève du 7 octobre a mobilisé plus de 5 000 sages-femmes, c’est énorme. Les études sont longues et épuisantes. D’ailleurs, les étudiant·e·s réclament une sixième année d’étude pour étaler davantage le programme, bien trop dense. Et malgré toutes ces années d’études, à la sortie, la rémunération ne suit pas. Le risque c’est que les jeunes désertent cette profession. 

Les sages-femmes ont dans un premier temps été les grandes oubliées du Segur de la Santé (plan national d’un an pour transformer le système de santé). Par la suite, Olivier Véran, ministre de la Santé, a annoncé qu’à partir de janvier, les sages-femmes hospitalières recevront une prime de 100 euros net et une augmentation de 100 euros brut par mois. Est-ce suffisant ? 

EB : Je suis sage-femme libérale, je ne veux pas parler à la place de mes collègues, mais non, ce n’est pas suffisant. Cette somme ne représente pas la reconnaissance : les sages-femmes sont médicales au même titre que les médecins. Pour les libérales, c’est encore autre chose. Nous assurons de plus en plus en plus les retours à la maison, étant donné que les hôpitaux manquent de sages-femmes. Ces consultations ne sont pas assez rémunérées par rapport au temps passé auprès de la maman et de l’enfant, et du temps de trajet. Le temps d’astreinte pour pouvoir répondre dans les 24h aux demandes de sorties précoces, c’est-à-dire avant 3 jours pleins à la maternité, ne sont pas rémunérés, tandis que les permanences de soins assurées par les médecins, elles, sont correctement rémunérées. 

De plus en plus de femmes désirent accoucher ailleurs qu’à l’hôpital, et notamment chez elles. Êtes-vous capables d’assurer ces accouchements à domicile ? 

EB : C’est tout à fait possible lorsque c’est bien encadré. Il y a une recrudescence de cette demande, mais en France, les femmes n’ont pas vraiment le choix de la manière dont va venir au monde leur bébé. Cela pose un problème en France alors d’autres pays d’Europe (Angleterre, Allemagne, Belgique, Suisse…) ont intégré cette pratique à leur offre de soins. Les sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile n’ont que des bâtons dans les roues : nous avons dû batailler pour obtenir du Bureau Central un montant d’assurance, inabordable de surcroît. Il n’y a pas assez de maisons de naissances (Il y en actuellement huit en France, douze autres ont été autorisées, Ndlr) Il en faudrait une par hôpital si l’on souhaite répondre à une demande évaluée par un sondage IPSOS. Les femmes continueront d’accoucher chez elles, même si les sages-femmes ne les accompagnent pas. 

L’accouchement à domicile est facturé 315 euros. A titre d’exemple, la pose d’un implant dentaire peut être facturée 422 euros. En maison de naissance, la loi oblige la présence d’une deuxième sage-femme, mais l’acte reste rémunéré à 300 euros. Donc concrètement, à deux, nous sommes obligées de faire un dépassement d’honoraire, et dans ce cas-là, on ne peut plus s’adresser à toutes les femmes comme on le voudrait. Nous voulons vraiment que les parents aient le choix du lieu de la naissance de leur enfant. 

IF : Les décrets de natalité qui indiquent combien de sages-femmes doivent être présentes par salle de naissance n’ont pas été revus depuis 1998. Comme elles sont de moins en moins nombreuses, les sages-femmes courent d’une salle à l’autre, elles n’ont plus le temps de s’occuper correctement des femmes avant et après les accouchements, c’est pour ça aussi qu’elles sont de plus en plus nombreuses à demander autre chose qu’un accouchement à l’hôpital. 

Une partie de vos missions consiste à assurer le suivi gynécologique. Les femmes sont-elles suffisamment informées de vos compétences ? 

IF : Je crois que ça dérange profondément les médecins que l’on fasse de la gynécologie. Les femmes de ma génération d’ailleurs ne savent pas forcément que l’on peut faire un suivi. En parallèle, nous demandons aussi de pouvoir prescrire certains médicaments. Les médecins peuvent tout prescrire, les dentistes peuvent prescrire des médicaments qui entrent dans leur champ de compétence, mais les sages-femmes ont une liste qu’elles doivent scrupuleusement respecter. Cela fait plus d’un an que nous avons demandé au ministère de la Santé de nous accorder plus de droits, sans réponse pour l’instant. 

EB : Notre but ce n’est pas du tout de déshabiller la gynécologie, au contraire. Il y a de la place pour tout le monde. Notre travail, c’est la physiologie, c’est-à-dire la bonne santé. Si on constate un problème sur une patiente, là on l’oriente vers un·e gynécologue. Diversifier notre offre de soin c’est aussi une manière de désengorger les listes d’attente en gynécologie. 

La colère des sages-femmes a rarement été aussi forte. Quels sont les risques pour l’avenir ? 

IF : Je travaille dans une maison médicale à côté d’une clinique. Au départ, elles étaient quatorze sages-femmes dans cette clinique. Elles ne sont plus que huit. C’est une crise sans précédent. Aujourd’hui, certaines promotions de sages-femmes ne sont pas complètes. Dans quatre ans, il y a aura une vraie pénurie. Comment feront les femmes à ce moment-là ? Je n’ai pas la réponse, mais je ne suis pas optimiste. Au fond, nous sommes des gentilles, et nous aimons profondément notre métier, nous n’allons pas abandonner les femmes. 

EB : J’ai entendu une formule qui m’a marquée, et que je trouve tristement vraie : « Des bonnes femmes qui s’occupent de bonnes femmes, ça n’intéresse personne. » Je suis une éternelle optimiste, il ne s’est pas rien passé. Mais il reste beaucoup d’incohérences. Au fond de moi, je m’interroge sur le sort des femmes que j’envoie à l’hôpital, je me demande comment elles seront accompagnées parce que je sais que les hospitalières n’ont pas le temps ni les moyens de tout faire comme il faudrait. Aujourd’hui il faut vite quitter l’hôpital pour rentrer chez soi. Et selon un rapport de Santé Publique France de mars 2021, le suicide est devenu la deuxième cause de décès maternel*, après les accidents cardiovasculaires. 

*Le décès maternel comprend tous les décès survenus au moment de l’accouchement et jusqu’à un an après la naissance de l’enfant.