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Elhem Mekhaled : Force intérieure [France]

Elhem Mekhaled, devenue en mars championne du monde de boxe par intérim dans sa catégorie, n’a pourtant commencé à pratiquer le “noble art” dans un club qu’à l’âge de vingt ans. La sportive de Vaulx-en-Velin a gravi toutes les marches du podium à la seule force de sa détermination. “The diamond”, de son nom de ring, vient de faire prendre un nouveau virage à sa carrière. 

Par Sandrine Boucher
Paru dans Femmes ici et ailleurs #34, novembre-décembre 2019 

© Caroline Maily

Elle dit volontiers qu’elle a la “tête dure”. Mais rit de bon cœur quand on lui fait remarquer que c’est plutôt une qualité pour une boxeuse. Elhem Mekhaled, qui évolue dans la catégorie des super-plumes (entre 57,1 et 58,9 kg), a soulevé la ceinture de championne du monde par intérim du WBC – World Boxing Council, la fédération la plus prestigieuse, celle de Mohammed Ali. Ce titre obtenu en mars, à l’issue de son dernier combat à Barcelone, s’ajoute à un palmarès déjà étoffé : celle qui se fait appeler “The diamond” (le diamant – pas mal aussi en matière de dureté) a décroché la médaille de bronze aux Jeux africains de Brazzaville en 2015, raflé trois titres de championne de France, puis, en décembre dernier, celui de championne d’Europe. 

Une progression fulgurante pour cette sportive de vingt-huit ans qui n’a commencé à pratiquer en club qu’en 2011 et décidé de franchir le pas vers la boxe professionnelle il y a seulement trois ans. “La grande différence avec la pratique amateur est l’absence de casque. Sans cette protection, j’appréhendais mon premier combat professionnel, en novembre 2016. Quand j’ai donné mon premier coup, je me suis senti pousser des ailes. Là, il y avait de l’impact. J’ai adoré ! C’était exactement la boxe que je voulais pratiquer. Ce combat a fait décoller ma carrière.” Quatre mois plus tard, elle remporte le championnat de France en quatre rounds. Depuis qu’elle est passée professionnelle, Elhem Mekhaled compte douze victoires, dont deux par KO, sur… douze matches. 

Le diamant de Vaulx-en-velin 

La boxeuse, qui est née et a grandi à Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise, a toujours aimé le sport et la compétition. À la fin de l’école primaire, elle commence le handball. Puis découvre la boxe par hasard, lors d’une fête de fin d’année ; un entraîneur avait installé dans la cour du collège un camion qui se déployait en ring. Elle est la seule fille à se porter volontaire, se débrouille bien. Le coach l’invite à poursuivre dans une vraie salle de boxe. Elle a trouvé sa voie. “Dans un sport d’équipe, il est facile d’attribuer à l’autre la responsabilité d’une erreur. En boxe, il n’y a que moi et moi. Ne pouvoir compter que sur soi-même et être la seule personne à qui en vouloir, ça pousse à faire en sorte de n’avoir rien à se reprocher.” Elle sait que l’une des clés de sa détermination est la perte de sa mère lorsqu’elle était enfant. “Je pense que ça m’a donné l’envie de me battre dans la vie. Ma mère était débrouillarde et indépendante. Je voudrais qu’elle soit heureuse de voir où j’en suis si elle était encore là.” Les premières années, personne ne prend cette vocation au sérieux. Pour son entourage, ce n’est qu’un sport, une passion. Mais à la différence de certaines de ses amies qui se voient contraintes d’abandonner, son père ne s’oppose pas à ce qu’elle continue. À dix-sept ans, elle tombe amoureuse d’un jeune homme qui annonce en substance “c’est moi ou la boxe”. Elhem Mekhaled s’éloigne un temps de la salle de sport… En ressent une terrible frustration, court retrouver ses premières amours, envoie le prétendant dans les cordes et enfile à nouveau les gants de cuir. 

© Emouvantable Photographie

Rigueur, persévérance et technique 

Son sport l’astreint à une rigueur et une hygiène de vie sans failles. À son travail à plein temps – gestionnaire de sinistres pour la Matmut – elle ajoute dix à douze heures d’entraînement hebdomadaire, à raison de six fois par semaine, et un régime d’airain. Des œufs au petit déjeuner, jamais de sauce dans la salade ou les pâtes, aucune sucrerie. Le soir, après la boxe, un plat de légumes et au lit à vingt-deux heures. “Pour moi, ce ne sont pas des contraintes. Les sorties ne me manquent pas : je ne veux pas gâcher mon jour de repos en me levant à midi le dimanche. Et je n’ai pas le sentiment de me priver : je sais où je veux aller”, affirme-t-elle, sourire aux lèvres. 

Son investissement est personnel mais aussi professionnel et financier. Pendant des années, l’athlète consacre à la boxe ses congés payés et, quand elle les a épuisés, prend des jours sans solde. Ses primes de match ne lui permettent pas de compenser le manque à gagner. Elle a touché deux mille euros avec son titre de championne de France qui lui a demandé plusieurs semaines de préparation intense. Heureusement, depuis un an, alors qu’elle n’avait, au début, que son palmarès national, la Matmut la sponsorise en lui offrant des journées de congé. 

© Thomas Weber

Je ne me suis pas faite du jour au lendemain. Le soutien de mon employeur, de ma famille, de mes voisin·e·s et de mes ami·e·s est ma force.
En boxe aussi les écarts de rémunération femmes-hommes sont considérables. Une victoire mondiale est récompensée par une prime de 6 000 à 8 000 euros pour les premières contre 50 000 euros pour les seconds. Pourtant, les matches de boxeuses ont un vrai public, souvent plus esthète que celui qui aime avant tout voir deux hommes se fracasser sur scène et le sang couler. Fait rare pour une femme, Elhem Mekhaled s’est trouvée en haut de l’affiche du championnat d’Europe, en disputant la rencontre vedette de la soirée : “Les gens m’ont dit avoir davantage apprécié mon combat parce qu’il était beau à regarder, réfléchi, avec des changements de rythme, pas bourrin. C’est aussi le style de boxe que j’aime chez les autres.” Peut-être aussi le véritable sens du “noble art”… 

De nouvelles perspectives 

Non contente de s’être hissée en haut de sa catégorie, la boxeuse a pris un nouveau virage cet été en décidant de quitter à la fois son club, son entraîneur et son promoteur. Elhem Mekhaleb boxe désormais à Lyon, coachée personnellement par Fabrice Tiozzo, triple champion du monde qu’elle a sollicité en juin. “Dès notre première rencontre, je lui ai demandé : apprends-moi à mettre un KO s’il te plaît. Quand il a accepté de m’entraîner, je n’y croyais pas. J’étais comme une gamine devant le père Noël. Je suis sa première boxeuse. Au-delà de ma technique, je pense que c’est ma capacité à ne pas lâcher le morceau qui l’a intéressé.

Avant de repartir en compétition, la championne va disputer un match de reprise de huit rounds le 15 novembre, dans la prestigieuse salle de Paris-Bercy lors un double championnat du monde WBA – homme – des lourds légers et des super-welters. Ensuite, elle entend bien enlever le “en intérim” de son titre mondial puis “l’unifier”, c’est-à-dire triompher également dans les autres fédérations de boxe. Avec le recul, elle constate : “En fait, personne ne m’a donné cette motivation. Elle est intérieure, personnelle. C’est la volonté d’être fière de moi-même.” ●