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Dorine Bourneton : Fille de l’air

Dorine Bourneton est la seule femme paraplégique pilote de voltige aérienne. À la suite d’un accident d’avion, elle perd l’usage de ses jambes, mais pas son irrépressible envie de voler. Quatre ans plus tard, elle obtient son brevet de pilote. Aventurière, elle relève aujourd’hui tous les défis et envoie valser les préjugés sur le handicap.

Par Louise Pluyaud
Paru dans Femmes ici et ailleurs #28, novembre-décembre 2018

© Frédéric Gimenez

Une rue en travaux peut se transformer en une véritable course d’obstacles pour Dorine Bourneton, qui a parfois du mal à se déplacer en ville avec son fauteuil roulant. “Mais mon handicap reste au sol. Quand je vole, je suis libre comme l’air !”, s’exclame-t-elle. En juillet dernier, cette pilote de quarante ans s’est illustrée à la télévision, dans Dorine, d’un ciel à l’autre, une série de quatre épisodes diffusés sur France 5. “Grâce à cette émission, j’ai parcouru des paysages incroyables et rencontré d’autres aventurier·e·s volant·e·s.” En Afrique du Sud, elle a volé aux côtés d’Asnath Mahapa, première Noire pilote de ligne professionnelle. Au Maroc, elle a fait la connaissance de Bouchra Bernoussi, la première femme pilote de ligne du pays. “Même si elles sont valides, nous nous sommes tout de suite senties d’égales à égales. Parce que nous nous sommes battues pour en arriver là.

Premiers vols à quinze ans

La passion de Dorine Bourneton pour les avions lui vient de son père qui, pendant son enfance, l’a bercée des extraordinaires histoires des héros de l’Aéropostale : Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry ou Henri Guillaumet. Quand il décide de prendre des cours de pilotage à l’aéro-club d’Auvergne, sa fille le suit sur le tarmac, puis dans les airs comme un “sac de sable”, l’expression des pilotes pour désigner un passager à bord. “À l’arrière, je remplis mes yeux de ces paysages qu’on ne voit que du ciel, s’émerveille-t-elle. Moi qui avais le goût de l’aventure, je me suis dit que l’avion était un excellent outil pour explorer le monde.” Elle décide de sa vocation : elle sera pilote. À quinze ans, elle fait ses premiers vols. “Je me voyais transporter du fret vers des populations d’endroits reculés ou livrer des marchandises aux ONG.” Elle sent déjà “qu’il faut donner du sens à sa vie”. 

Et maintenant, la tête en bas ! Après avoir obtenu sa licence de pilote professionnelle, Dorine Bourneton s’est prise de passion pour la voltige aérienne. © Fred/Facebook DorineB.Handivoltige

Le triangle maudit du Puy

Le 12 mai 1991, à l’initiative de l’aéro-club, Dorine Bourneton embarque à Clermont-Ferrand à bord d’un avion de tourisme avec trois autres personnes. Destination : la base de Marseille-Marignane pour une rencontre avec les pilotes de bombardiers d’eau, “de véritables pilotes d’exception”, souligne-t-elle. Elle a alors seize ans. Ce jour-là, le ciel est gris, mais l’avion décolle. “Nous approchons cette région que l’on appelle le Triangle maudit du Puy-en-Velay, se remémore douloureusement l’aviatrice. Devant nous se dresse un mur de nuages. Rapidement, cette masse compacte et sombre nous absorbe. Un des pilotes crie…” L’appareil s’écrase sur le flanc d’une montagne. Dorine sera la seule rescapée. L’accident la laisse paraplégique. “À l’hôpital, je refuse de m’asseoir sur un fauteuil roulant jusqu’à ce qu’un jour, je voie deux garçons en fauteuil en train de rire. Je réalise qu’on peut être handicapé·e et joyeux·se.” À leurs côtés, l’adolescente retrouve la force d’avancer : “Ne serait-ce que pour honorer la mémoire des trois personnes qui avaient perdu la vie, je n’avais pas le droit d’abandonner. Je devais me battre !” 

Première paraplégique pilote

Mais lorsqu’elle décide de reprendre ses cours de pilotage, les médecins lui répondent : “Impossible. On a besoin de ses jambes pour piloter un avion.” Les commandes de gouverne de direction, les palonniers, doivent en effet être actionnées au pied. Qu’à cela ne tienne, la jeune femme se met en quête de solutions techniques. Lors d’un meeting aérien, elle fait la connaissance de Jacqueline Clerc. Une aviatrice paraplégique qui conduit un avion sans palonnier. Puis, Dorine Bourneton entend parler d’avions équipés de malloniers, des commandes à main. Elle quitte l’Auvergne pour Toulouse où se trouve l’un de ces avions. “Les instructeurs m’encouragent. Et, en avril 1995, soit quatre après mon accident, j’obtiens mon brevet de pilote.” Elle devient ainsi la première femme paraplégique à décrocher ce diplôme. À bord de son avion, Dorine est considérée par les tours de contrôle et le personnel au sol comme “un·e naviguant·e comme un·e autre.”  

La pilote a décroché l’été 2018 le premier prix de la Coupe nationale Sud organisée par la Fédération française aéronautique. © Frédéric Gimenez

Elle arrache une réforme

Du moins, pas tout à fait… Si elle a son brevet et s’illustre aux côtés de professionnel·le·s valides, elle n’a pas le droit de faire du pilotage son métier. “Pour des milliers de raisons”, lui répondra vaguement un représentant de la Direction générale de l’Aviation civile. Mais, comme dit l’adage : “À cœur vaillant, rien d’impossible”. Dorine Bourneton se met donc en tête de… changer la réglementation. En 1997, elle crée la commission Pilotes handicapé·e·s de l’Aéroclub de France. Elle est épaulée par une autre pionnière de l’aviation française, Brigitte Revellin-Falcoz : “Elle m’a raconté que lorsqu’elle voulait devenir pilote de ligne, on lui rétorquait qu’il était impensable de confier une machine aussi coûteuse à une femme”, explique Dorine. Puis, en 2002, elle participe à une mission aérienne de surveillance de feu de forêt pour “prouver que les pilotes handicapé·e·s peuvent assurer des tâches complètes”. L’année suivante, le secrétaire d’État aux Transports signe un arrêté ministériel qui ouvre (enfin) l’accès à la licence de pilote professionnel·le aux personnes paralysées des membres inférieurs. Ces professionne·le·s peuvent depuis exercer dans l’instruction, la surveillance de feu de forêt et le transport de fret leur sont désormais accessibles.

Et maintenant la voltige

Femme d’action, Dorine Bourneton s’est lancée il y a trois ans un nouveau défi : devenir pilote de voltige aérienne. Lorsqu’elle ne donne pas une conférence pour partager ses conseils en développement personnel, elle s’entraîne sur l’aérodrome de Saint-Cyr-l’École, en région parisienne. “C’est terrible au début. Quand l’avion fait des cabrioles, on a la tête à l’envers, on ne sait plus dans quelle position on se trouve. Puis, petit à petit, on prend ses repères”. En août 2018, elle a même décroché sa première médaille d’or lors de la Coupe nationale Sud de voltige aérienne dans la catégorie Espoirs. “J’ai d’autres projets en tête, dont celui d’acheter mon propre avion”, envisage cette héroïne ailée. Elle souhaite également créer une association “pour offrir à des personnes handicapées, mais aussi valides, des baptêmes de l’air”. Un cadeau qu’elle vient récemment de faire à sa fille de douze ans, Charline. “Elle n’a pas eu peur. Elle me fait confiance”, sourit cette femme hors du commun qui a prouvé qu’elle savait atteindre des sommets. ●