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Reportage : Donna et Jhen, histoires de filipinas #1 [International]

Le photojournaliste Thomas Morel-Fort documente depuis six ans le quotidien de Donna et Jhen, employées de maison philippines, qui triment dans des demeures de luxe à Paris ou sur la Côte-d’Azur. Elles sont fières de pouvoir ainsi offrir une meilleure vie à leurs enfants, resté·e·s au pays, qu’elles ne voient pas grandir.

Par Sandrine Boucher
Photographies de Thomas Morel-Fort
Paru dans Femmes ici et ailleurs #42, mars-avril 2021

France, août 2016. Donna fait une pause après avoir nettoyé de fond en comble l’appartement d’une riche famille libyenne qui vit entre Paris, Londres et Dubaï. Ses “patron·ne·s” avaient annoncé leur arrivée imminente. Elle m’a appelé en renfort pour nettoyer les vitres de cet appartement de cinq cents mètres carrés situé avenue Foch, à Paris. Les “patron·ne·s” n’arriveront finalement que plusieurs mois après… © Thomas Morel-Fort

Les grandes histoires commencent souvent ainsi, sans intention, par hasard. Thomas Morel-Fort avait remarqué dans les rues du seizième arrondissement parisien ces femmes s’occupant d’enfants qui de toute évidence n’étaient pas les leurs. Une “simple curiosité” le pousse à échanger quelques mots. De fil en aiguille, il se retrouve invité aux repas, jeux de dés ou karaokés qui égayent les rares loisirs de la communauté philippine à Paris. Le photojournaliste se lie d’amitié avec ces “filipinas”, des femmes de ménage au service de riches familles, dont la vie se partage entre une misérable chambre de bonne et les somptueux appartements parisiens ou les villas de la Riviera qu’elles briquent. Parmi elles : Donna et Jhen. “Elles ne voyaient pas l’intérêt que je les photographie en train de faire le ménage. Mais elles m’ont fait confiance et j’ai pu les accompagner dans leur quotidien”, se souvient Thomas Morel-Fort.

Journées de travail sans fin, mauvais traitements, passeports confisqués, salaires parfois non versés pendant des mois… Les conditions d’existence et de travail de ces domestiques exerçant en France, méchamment surnommées “yes madam” pour leur déférence et leur soumission à leurs patron·ne·s, relèvent très souvent de l’exploitation, voire de l’esclavage.

Au service du monde des ultrariches

Les filipinas, venues en Europe clandestinement, n’ont pas de papiers, ne parlent pas français. Leurs premiers mois de labeur servent à rembourser le passeur. Les suivants, à entretenir une famille élargie aux Philippines, faire réparer la maison, soutenir les aîné·e·s ou payer les études des enfants. Une fois payés leur loyer et leur nourriture, elles envoient à leurs proches tout ce qu’elles gagnent. Et ceci pendant des années.

Zita Cabrais-Obra à Paris en 2019. © Pierre Gautheron/Hans Lucas

Depuis un demi-siècle, l’État philippin, dans son incapacité à lutter contre la pauvreté et la démographie galopante de l’archipel, n’a d’autre réponse que d’encourager l’émigration. Dix pour cent du PIB du pays proviennent de l’argent renvoyé au pays par les dix millions de Philippin·ne·s à l’étranger. Environ cinquante mille d’entre elles et eux travaillent en France, dont 80 % de femmes. Les filipinas sont appréciées pour leur savoir-faire, leur discrétion, leur maîtrise de l’anglais. Les écoles, qui forment les futures “yes madam”, leur inculquent aussi les manières à avoir dans le monde des ultrariches, notamment originaires des pays du Golfe. “Beaucoup de leurs employeur·euse·s sont des diplomates qui s’abritent derrière leur immunité face à des domestiques précaires, sans aucun droit ni recours”, observe le photojournaliste. Il a mis certaines d’entre elles en relation avec Zita Cabrais-Obra, une ex-domestique qui se bat pour les droits de ses consœurs, les incite à apprendre le français, à faire respecter la loi et demander des papiers1.

Employé lui-même comme domestique

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