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Femmes ici et ailleurs

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Reportage : Compétences venues d’ailleurs [France]

Gulnur Kadir est d’origine ouïgoure, un groupe ethnique occupant depuis des siècles le nord-ouest de la Chine et persécuté par le gouvernement. La jeune femme est munie depuis peu d’un permis de travail renouvelable tous les ans, au titre de sa situation familiale (elle a deux enfants nés en France). Elle développe pour une collectivité des produits touristiques à destination de la clientèle chinoise.

Texte et photographies de Sophie Pasquet
Paru dans Femmes ici et ailleurs #21, septembre-octobre 2017

“Des histoires et des identités en mouvement”

Mon travail de journaliste m’a appris que chaque histoire individuelle raconte en réalité une histoire plus vaste, celle des bouleversements géopolitiques, économiques et sociaux. Depuis longtemps, je m’intéresse aux femmes qui changent le monde par nécessité et souvent sans le savoir, celles dont les gestes quotidiens sont éminemment politiques, parfois sans le vouloir. Celles qui se battent dans les plis plus qu’à la lumière.

Quand le Musée national de l’histoire de l’immigration m’a proposé d’illustrer un numéro de sa revue* sur la visibilité des femmes migrantes en France, c’est donc naturellement que j’ai été curieuse de ce qui ne se voit pas : leur présence dans le monde professionnel. Elles sont nombreuses dans les secteurs à fort besoin de main-d’œuvre (agriculture, services à la personne, santé, restauration…) et apportent leur expertise au quotidien dans d’autres professions. Elles font fonctionner des pans entiers de l’économie française, mais on continue d’avoir d’elles l’image de femmes isolées, passives et sans emploi. C’est pourquoi j’ai voulu les photographier dans le cadre de leur travail. Expression de leurs compétences et de leur autonomie, leur activité professionnelle leur permet de jeter des ponts entre leur histoire migratoire et leur désir d’intégration.

Les obstacles que ces femmes ont franchis (la langue, un marché du travail très codé et peu favorable, des autorisations de travailler accordées en pointillé) font d’elles des battantes hors normes que devrait s’arracher tout·e chef·fe d’entreprise. Pourtant, leurs parcours racontent aussi la difficulté d’être à la fois femme et immigrée. Bien que très divers, ils racontent les grands bouleversements migratoires d’aujourd’hui avec des mouvements plus féminins, fonctionnant davantage sur des allers-retours avec leur région d’origine, moins dans le mythe du “retour au pays”.

Au travail, elles parlent peu de l’endroit d’où elles viennent. Et pourtant, il est bien présent. Au début, sans trop y croire, pour “tester” une idée comme on le fait parfois, je leur ai demandé de réfléchir à un objet qui les accompagnait et qui les reliait à leur lieu de naissance. J’ai été surprise de voir surgir immédiatement tout un tas de choses, qu’elles gardent sur leur bureau, au fond de leurs tiroirs, dans leurs poches ou près de leur corps. Ces diptyques représentent leur savoir-faire et leur savoir-être, mais aussi ces objets de mémoire, en apparence anodins, qui expriment leur histoire et leur identité en mouvement.

Sophie Pasquet

*Hommes et Migrations, revue de référence sur les dynamiques migratoires

Dania Chapelle

Infirmière, Dominicaine

Je suis arrivée en France en 1997 pour suivre mon mari rencontré à Saint-Domingue. Là-bas, j’étais infirmière en hôpital et jeune médecin diplômée d’une université prestigieuse. Quelle déception quand je me suis rendu compte que mes diplômes n’étaient pas reconnus ici ! Je suis allée en Espagne pour récupérer des documents, faire traduire des lois… Peine perdue. Finalement, en mars 2006, l’administration m’a autorisée à travailler comme aide-soignante. Je suis donc repartie de zéro. J’ai trouvé une place dans un service de périnatalité pour jeunes mères en difficulté où je travaille toujours. Là, j’ai beaucoup appris, beaucoup donné aussi. Les jeunes mères sont souvent des étrangères, comme moi, la complicité s’installe très vite. Je sens que j’incarne pour elles la possibilité de travailler et de s’intégrer en France, l’espoir. L’année dernière, j’ai enfin obtenu mon diplôme d’infirmière. Il m’a fallu vingt ans… mais j’en suis fière et heureuse.

L’objet

Quand je lace cette paire de baskets, je me revois dans les grands couloirs de la maternité de Saint-Domingue où je travaillais. Je les mets le plus souvent possible au travail et dès que je vais là-bas, je m’en achète une nouvelle paire.


Quintie Bertaux

Secrétaire, Gabonnaise

À Libreville, je suis tombée amoureuse d’un Français et j’ai beaucoup insisté pour que nous restions vivre là-bas, près de ma famille, mais il n’a pas trouvé d’emploi. Je crois aussi qu’il préférait revenir en France. La première année a été dure pour moi : ma famille me manquait, mon compagnon travaillait toute la journée, j’envoyais des centaines de CV sans avoir un seul retour. Au bout d’un an, j’ai fini par enlever la photo de mon CV et j’ai obtenu enfin plus de réponses. J’ai bien été obligée de constater les réticences à embaucher une jeune femme noire. J’ai fini par me séparer de mon compagnon : je déprimais, plus rien n’allait. Et puis j’ai enfin trouvé du travail (sur Le bon coin !) dans un centre de formation des métiers du bâtiment. Depuis, tout va mieux. J’ai un appartement à moi. Je peux envisager l’avenir.

L’objet

Parfois, on me confond avec une Antillaise, comme si cela arrangerait les gens que je sois Française “quand même”. Alors souvent, je mets mes boucles d’oreille qui montrent à tous que je suis Africaine… et fière de l’être.


Jennie Chen

Commerçante, Chinoise

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