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Femmes ici et ailleurs

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Dossier : Quand je serai grand·e, je serai… #2 [France]

Entretien. Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse en psychologie a analysé pendant des années les causes et les effets de la division sexuée des métiers. Membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes jusqu’au début de cette année, elle a présidé la commission de lutte contre les stéréotypes et la répartition des rôles sociaux. Décryptage.

Dossier de Zoé Sila
Dessins de Chéreau
Paru dans Femmes ici et ailleurs #33, septembre-octobre 2019

Comment analysez-vous les différences d’orientation professionnelle des femmes et des hommes ?

Notre société et nos manières d’éduquer nos enfants sont toujours très marquées par une différence d’approche selon qu’il s’agit d’une fille ou d’un garçon : dans l’interprétation que nous faisons de leurs actions, de leurs émotions, dans les expériences que nous leur proposons au travers de jeux ou d’interactions. Filles et garçons construisent ainsi une identité selon ces normes de masculinité ou de féminité, qui influencent leur orientation à venir, occultant la possibilité d’exercer certains métiers, comme conductrice de train ou éducateur de jeunes enfants.
De plus, les premiers choix d’orientation interviennent à l’adolescence, quand le besoin de reconnaissance et de conformité est particulièrement important. À cet âge, filles et garçons ont souvent d’autres préoccupations que leur orientation professionnelle. La puberté, les relations aux autres, l’identité… On ne peut pas attendre qu’elles et ils subvertissent tout un système de normes et de représentations. Les choix d’orientation sont ainsi instrumentalisés comme preuve à soi-même et aux autres qu’on a bien développé une identité sexuée conforme. Ce n’est même pas de l’autocensure, c’est de l’impensé. La mission des professionnel·le·s de l’éducation et de l’orientation, c’est déjà de rendre l’impensé pensable.

Vous notiez que dans l’éducation, les filières professionnelles sont particulièrement peu mixtes…

L’empreinte du genre est d’autant plus prégnante et définitive pour ces jeunes, qui doivent choisir un métier à l’horizon de trois ans. Et les filières professionnelles mènent à des spécialités marquées du sceau du masculin ou du féminin : bâtiment, esthétique…
Il faut aussi souligner que 39 % des garçons et 27 % des filles s’orientent vers la voie professionnelle, plus ou moins de leur plein gré. En grande majorité, ce sont des jeunes de classes défavorisées. Les enfants de familles plus aisées, qui vont en classes générales, ont le privilège de différer leur choix.

Pour un garçon, vouloir s’orienter vers un métier jugé “féminin” revient donc à subvertir des normes ?

Les garçons ont appris que les activités prescrites aux filles ne font pas partie de leur “panoplie” de petits mâles. Mais, parce que le système de genre est un système hiérarchisé, où le masculin est toujours davantage valorisé, ils ont aussi appris que ces intérêts, compétences et activités [réputés “de filles”] étaient beaucoup moins rémunérateurs et prestigieux que ceux qui leur étaient dévolus.

Qu’en est-il des filles qui souhaitent se diriger vers un métier dit “masculin” ?

Ce n’est pas symétrique. Un garçon qui va du côté des filles se disqualifie. Les filles qui vont vers des filières et métiers majoritairement occupés par des hommes subissent, elles, une “injonction paradoxale”. À savoir : “Montrez-vous aussi capables, voire plus, que les garçons si vous voulez être considérées comme légitimes” mais “restez quand même féminines”. Une femme doit sans cesse prouver sa légitimité dans cette filière ou à ce poste et faire “comme les hommes”, tandis que l’injonction à rester “de vraies femmes” les incite à démontrer une identité “féminine”, celle-là même qui les rendrait “incompétentes”. C’est un véritable casse-tête.

Les actions en faveur de la mixité des métiers incitent les femmes à exercer des métiers occupés par les hommes, rarement l’inverse. Est-ce une juste priorité ou un problème à vos yeux ?

Ces derniers temps, on parle beaucoup des femmes dans le numérique. Et c’est très important. J’aimerais qu’on s’intéresse autant à l’absence des hommes dans les métiers du soin, du social, de la petite enfance… On ne peut pas s’attaquer aux problèmes de mixité d’un seul bord. C’est mécanique. Si on ne pousse pas les hommes à aller vers les métiers dits “féminins”, ces métiers resteront des “métiers de femmes”. Les stéréotypes n’auront pas changé, la division sexuée demeurera.

Quelles solutions peuvent être mises en place ?

C’est à l’école que les choses peuvent changer. Les solutions, on les connaît. C’est ce qui avait été tenté avec les ABCD de l’égalité, d’intégrer dès la maternelle une approche qui lutte contre les normes et les stéréotypes, mais cette initiative a été stoppée… Qu’on ne se contente pas de dire que l’égalité est une cause prioritaire. Qu’elle le soit !

Comment expliquez-vous le manque d’intérêt politique et collectif sur ces questions ?

Par l’indifférence sociale sur ce sujet. Il n’y a pas beaucoup de revendications et de sentiment d’injustice sur cette absence de mixité. Dans le cadre d’une recherche, nous avions demandé à des collégien·ne·s de troisième si les différences d’orientation entre filles et garçons leur paraissaient injustes : 53 % d’entre elles et eux trouvaient cette situation normale. L’idée que les choix d’orientation sont l’expression de la liberté des filles et des garçons et qu’ils seraient l’expression de leurs différences supposées naturelles reste très présente. Cette idée est fausse, car elle fait l’impasse sur tous les déterminismes qui filtrent ces choix – appartenance sociale, économique, géographique et bien sûr le genre − et empêche d’envisager ces différences d’orientation pour ce qu’elles sont : des inégalités. ●