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Caroline Dujardin : « Je voulais faire rayonner Saint-Pierre-et-Miquelon à travers la culture »

Au sein du Club Femmes ici et ailleurs, nous avons la chance de compter des personnalités exceptionnelles, agissant dans des domaines très divers, en France et bien au-delà de nos frontières.  

Caroline Dujardin a déjà eu plus d’une vie. Adolescente, lorsqu’elle découvre que sa grand-mère s’est engagée dans la Marine pour rejoindre le Général de Gaulle, elle décide de suivre ses traces et s’engage à son tour dans l’institution. Après presque vingt années dans l’armée, elle renoue avec Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel qui tient une place particulière dans son histoire familiale, et y fonde une maison d’édition.

Propos recueillis par Romane Guigue

Caroline Dujardin a fondé sa maison d’édition à Saint-Pierre-et-Miquelon, au sein de laquelle elle publie des ouvrages dédiés à l’archipel.

Vous avez pendant vingt ans été reporter pour la Marine française, comment vous est venue l’envie d’entrer dans l’armée ? 

Ma grand-mère était dans la Marine. Elle a rejoint le Général de Gaulle à Londres depuis Saint-Pierre-et-Miquelon. Je n’ai appris cela que lorsque j’étais adolescente. Je savais qu’elle avait été dans la Marine, mais elle en parlait peu. Cette période était drapée de mystères. J’ai voulu enquêter sur cette tranche de sa vie, en savoir davantage sur cette “putain de bonne femme” qu’elle était, elle que je voyais tricoter paisiblement. Puis je me suis retrouvée à passer le concours pour entrer dans la Marine. Nous étions peu de jeunes filles dans les années 90, mais pour moi, c’était un non-sujet, j’avais l’exemple de ma grand-mère, donc je ne me suis jamais posée la question de savoir si c’était, ou non, un “métier de femme”.

Henriette Cormier et Paul Massouty, les grands-parents de Caroline Dujardin.

Comment s’est passée votre intégration à la Marine ?  

Les responsables m’ont proposé d’être secrétaire, ou bien infirmière. Donc j’ai choisi d’être reporter photographe (rires). En réalité, je ne savais pas tellement où je mettais les pieds, j’avais seulement eu connaissance des plaquettes que l’on trouve partout, il n’y avait pas tous les moyens d’aujourd’hui pour découvrir les métiers existants dans la Marine. Les places de photographes étaient chères, il n’y en avait que trois cette année-là en passant par l’Ecole de Maistrance et j’ai été retenue. C’était une manière de découvrir cet univers de manière transversale. Quand je faisais mes classes (période militaire avant d’entrer en école de spécialité), j’entendais tous les jours “ramassez votre sourire”, parce que j’étais la plus heureuse du monde. J’étais sur les traces de ma grand-mère, je sentais que j’étais parfaitement à ma place. Je suis donc rentrée matelot, puis j’ai « fini » sous-officier. Assez rapidement, je me suis retrouvée embarquée sur les bateaux où je devais témoigner de la vie en mer. J’étais en charge de la communication et de l’information. J’ai tout de suite adoré la diversité des tâches, et j’étais emplie de cette mission. J’étais 1000% au service de mon pays.

Cette vie de reporter pour la Marine vous a-t-elle rendue heureuse ? 

J’ai été très longtemps très épanouie. Quand il y avait de grands événements, comme le naufrage de l’Erika en 1999, à chaque fois, je me portais volontaire pour aller sur le terrain. J’étais vraiment dédiée à mes missions. En 2001, j’ai été envoyée au Koweit après les attentats de 2001. Mon premier enfant allait avoir un an et j’ai eu très peur. J’ai dû apprendre à dompter cette peur. En parallèle, j’ai dû apprendre à vivre avec le jugement des autres. J’étais une “mère indigne”, puisque j’étais mère, et que je travaillais loin d’eux. Et puis au fil des années, ma santé s’est dégradée, à force de porter quotidiennement les cinquante kilos de matériel entre autres. J’ai des hernies discales, mes jambes ont été paralysées 60 jours, interminable ! Quelques mois après, j’ai été sélectionnée pour passer le concours de cadre. C’est une histoire très pragmatique de points, mais ma sélection m’a quand même attiré la jalousie de mes collègues. Qu’importe, j’ai retrouvé mes aptitudes physiques, et j’ai été me former pendant un an, loin des enfants.

Une mission vous a-t-elle fait plus vibrer qu’une autre ? 

En 2005, une mission s’est déclenchée sur le Charles de Gaulle. Evidemment, j’ai dit oui. Je ne savais pas où nous allions précisément, mais j’ai accepté. A bord, nous n’avions le droit à aucun bijou, seule l’alliance est tolérée. J’étais mariée à l’époque et je portais aussi la bague de ma grand-mère. J’ai préféré garder cette bague plutôt que mon alliance. Cela m’a valu une convocation devant le Capitaine de Compagnie. Je lui ai expliqué que cette bague avait une grande valeur pour moi, qu’elle avait appartenue à ma grand-mère qui avait servi dans la Marine, et que je m’étais engagée pour suivre ses traces. A ce moment-là, le Capitaine m’a dit que nous allions justement faire escale à Saint-Pierre-et-Miquelon. C’est un fait rarissime, vraiment. Il m’a proposée de descendre sur le sol avec la délégation. Je suis descendue, en uniforme, sur le sol de Saint-Pierre-et-Miquelon, comme l’avait fait ma grand-mère avant moi. C’était grandement symbolique, et ça m’a énormément touchée.

Reporter photographe, elle a suivi la Marine pendant plus de vingt ans. Ici, elle est en reportage sur un remorqueur en haute-mer.

Vous aviez à ce moment-là boucler la boucle si l’on peut dire, qu’avez-vous fait ensuite ?  

En 2011, j’ai voulu me consacrer à la transmission de mon savoir et j’ai demandé à intégrer les écoles de formation de la Défense. J’étais instructeur pour les cadres. J’ai adoré former ! Mais certains épisodes malheureux m’ont poussé à démissionner quelques années plus tard. J’ai donc mis les pieds dans le monde civil, qui était complètement inconnu pour moi. Je n’en avais pas les codes. J’étais intéressée, passionnée par tout. Je me suis découverte femme de réseau. En 2015, sur les conseils d’une amie, je suis entrée au Business Professional Women. Et là j’ai été profondément révoltée parce que j’ai découvert le sexisme et la misogynie ambiante du monde du travail civil. Naïvement, je pensais que c’était des concepts qui resteraient derrière moi, à l’armée. Et j’ai pris conscience que, lorsque je ne disais rien à mes supérieurs, lorsque je me taisais face aux réflexions sexistes, j’étais complice quelque part. Il m’a fallu agir au sein de cette ONG. Je suis devenue présidente de BPW de Lille en 2017. Parallèlement j’ai travaillé quelques temps auprès de femmes élues. C’était la première génération de femmes élues en binôme dans les Conseils départementaux. J’ai essayé de les aider au mieux pour prendre leurs places d’élues. Elles étaient souvent considérées comme étant les « assistantes ». Je pense les avoir aidées !

Vous n’étiez donc plus dans la Marine, vous avez quitté le monde politique, qu’avez entrepris ensuite ?  

En 2018, j’ai profité de vols directs pour faire découvrir à ma famille Saint-Pierre-et-Miquelon, ainsi que mon histoire. Un an plus tard, nous nous y installions. J’avais une envie et un enthousiasme démesurées. Je voulais faire rayonner ce territoire, que j’appelle “Les Îles de la Loupe” tant les îles sont petites. Regardez bien sur les cartes, elles sont souvent sous une loupe (rires) En 2018 est né le projet et en janvier 2020, j’ouvrais une maison d’édition dédiée à l’archipel. Je voulais valoriser ce bout de France par le biais de la culture. C’était un projet dingue et inconscient, mais s’il n’y a pas de challenge, ça ne m’intéresse pas. La maison d’édition “Mon Autre France” était née.

Combien de livres avez-vous pu éditer ?  

J’ai édité dix ouvrages en deux ans. Des livres pour enfants, des livres de mandalas, de coloriage, mais aussi des récits de voyage. En décembre 2021 est arrivé un projet fou ! L’Archipel des Français libres, à propos du ralliement de Saint-Pierre et Miquelon à la France Libre en décembre 1941, donc 80 ans après. Ce sont des auteurs de Métropole qui m’ont contactée en juin 2021, pour que l’ouvrage paraisse en décembre, à l’occasion de l’anniversaire du ralliement. J’ai accepté, à condition d’en faire un bel ouvrage. Il a été illustré par un tatoueur de Saint-Pierre-et-Miquelon, Julien Robin. Quelque part, c’est un sujet que l’on a dans la peau… En tout, Julien a réalisé vingt-cinq tatouages inédits pour le livre. Aujourd’hui, je suis une femme mère et cheffe d’entreprise épanouie, même si, entre temps, pour raisons économiques j’ai dû quitter Saint-Pierre-et-Miquelon.

Le livre L’Archipel des Français libres est disponible à la vente ici.  

Plus d’informations sur la maison d’édition de Caroline Dujardin ici 

Avec sa maison d’édition Mon autre France, elle a publié dix ouvrages qui chacun à leur manière racontent et font vivre Saint-Pierre-et-Miquelon.