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Aude GG : La virago du net [France]

La comédienne Aude Gogny-Goubert, Aude GG de son nom d’artiste, vient d’achever sa brillante série de portraits de femmes sur Virago, sa chaîne YouTube qui remporte un franc succès. Une artiste multicasquette, à l’énergie contagieuse.

Par Charlotte Mongibeaux
Paru dans Femmes ici et ailleurs #31, mai-juin 2019

© Julien Faure

Enfant, Aude GG rêvait de jouer dans un film de cape et d’épée. Dans ce rayon, les rôles-modèles pour les petites filles sont rares. Elle est fascinée par Sophie Marceau dans La Fille de d’Artagnan, “une femme qui se bat, monte à cheval et défie l’autorité paternelle”, observe-t-elle. Une force de caractère qu’elle-même exprime très tôt. À l’âge de cinq ans, alors qu’elle faisait de la figuration dans l’opéra La Légende de Joseph dans la troupe du Théâtre impérial de Compiègne, elle annonce solennellement à ses parents qu’elle veut devenir comédienne et doit donc “se dépêcher de terminer l’école”. Pendant plusieurs années, Aude Gogny-Goubert enchaîne les spectacles et apprend le métier entre Londres et Bruxelles. Elle éponge le blues des fins de tournées en planifiant toujours plus de projets.

De la Comédie Française à YouTube

À l’âge de dix-sept ans, l’adolescente s’inscrit dans une faculté de lettres modernes. L’aventure universitaire s’interrompt au bout de seulement six mois, quand elle devient assistante à la mise en scène à la Comédie Française. Dès lors, elle ne quittera plus les textes de Molière, de Corneille ou de Feydeau et s’aventurera sur d’autres planches partout en France. Mais pas seulement. Dès 2010, Aude GG passe devant les caméras. Elle interprète des rôles comiques dans le programme télévisé du Palmashow, puis dans les vidéos humoristiques du collectif Golden Moustache. Pour France 2, elle joue une coach pour Vestiaires, une série qui met en lumière le handicap.

Sur YouTube, où elle joue dans des équipes majoritairement masculines, les femmes créatrices de contenu demeurent sous-représentées. Les algorithmes de la plateforme sont ainsi faits qu’ils valorisent davantage les vidéos réalisées par des hommes. Aude GG veut pourtant investir ce champ-là aussi. Pas simple au début.

La naissance de Virago

J’avais l’impression de n’avoir rien à dire et de ne savoir rien faire, surtout lorsque je pense aux femmes que j’admire. J’ai transformé mon syndrome de l’imposteure en programme”, confie-t-elle. Elle décide ainsi de lancer sa chaîne, Virago, pour mettre en avant les femmes qui ont fait l’histoire passée et contemporaine. Pourquoi Virago ? L’artiste revendique et réhabilite la définition d’origine du terme, celle donnée par le poète Ovide (1er siècle avant J.-C.) : “Une héroïne, une guerrière au sens noble du terme.” Le mot a pris son sens péjoratif actuel, désignant une femme qui a l’air d’un homme, des siècles plus tard.

Captures d’écran de la série Virago. De gauche à droite et de haut en bas : une militante Femen, Malala Yousafzai, Ellen MacArthur, Amanishakheto, Fatima Mernissi, Mumtaz Shaikh, Frida Kahlo et Nina Simone. © Virago

Début 2017, Aude GG installe tant bien que mal un studio dans son salon et tourne, aidée par des ami·e·s, un premier épisode sur Olympe de Gouges, femme politique, révolutionnaire, féministe et autrice prolifique qui “sur YouTube, aurait sorti trois vidéos par jour”. “Ah, je n’avais pas vu ça sous cet angle”, fait-elle répondre à cette figure historique qu’elle incarne également. Ce premier épisode, mis en ligne le 25 janvier 2017, compte désormais plus de 130 000 vues.

Dans ce musée imaginaire où les personnages apparaissent en médaillon comme dans un livre d’images animées, Aude GG interprète la plupart du temps les deux personnages, une prouesse technique pour la comédienne. En revanche, elle a fait le choix de confier le rôle à des interprètes noires ou asiatiques, lorsqu’il s’agit de femmes dont la couleur de peau a été essentielle dans leur combat.

Un condensé de savoir, drôle et exigeant

Si les jeunes filles veulent devenir Présidente de la République ou astrophysicienne, je veux qu’elles puissent savoir qu’il y en a eu”, affirme l’autrice. De la chanteuse Nina Simone à Malala Yousafzai, la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix qui clôt cette série, en passant par la coureuse de marathon Kathrine Switzer ou la sociologue marocaine Fatima Mernissi, toutes les époques, toutes les cultures, tous les profils se croisent dans un condensé de savoirs rythmé par des touches d’humour.

Si le ton reste léger et la forme accessible à tou·te·s, Aude GG tient à ce que le contenu soit à la fois original, fiable et exigeant. Pour chaque portrait, la comédienne se plonge dans les archives et recoupe de nombreuses sources. Une rigueur qui, selon elle, lui permet d’aborder tous les sujets, même les plus sensibles.
Accueillie chaleureusement par le public et saluée par la presse, sa vidéo sur le mouvement Femen a été immédiatement “démonétisée” par la plateforme, c’est-à-dire privée de publicité, donc aussi de visibilité… Une situation que la créatrice, appuyée par une vague de protestations de ses fans sur internet, a publiquement dénoncée et que la plateforme s’est empressée de corriger. Au fil du temps, les internautes sont devenu·e·s ses premiers contributeurs et contributrices. Virago rencontre un succès inespéré avec près de 80 000 abonné·e·s, un score considérable vu la double difficulté de départ : le sujet traité et le fait qu’il le soit par une YouTubeuse. “100 000 abonné·e·s pour une vidéaste femme équivaut au million pour un homme”, a-t-elle l’habitude de souligner.

Un public mixte

Beaucoup de jeunes gens m’encouragent et se réjouissent de découvrir des figures qu’elles et ils ne connaissaient pas. Il y a d’ailleurs 50 % d’hommes et de garçons dans les internautes qui me suivent”, se félicite-t-elle. Certain·e·s enseignant·e·s se sont d’ailleurs approprié·e·s Virago en classe.
En un peu plus de deux ans, elle a autoproduit vingt-six portraits, en plus de ses autres activités. Même son temps libre est bien rempli. Elle se rend en rase campagne quatre fois par semaine pour faire de l’équitation. “Loin de ma vie quotidienne, je décharge mon énergie dans le sport et le rapport à l’animal pour ensuite être parfaitement connectée à mon travail”, explique-t-elle, sans oublier la boxe qu’elle pratique assidument.

Une page se tourne aujourd’hui pour Aude GG qui se consacre à d’autres projets tout en continuant à valoriser Virago sur la toile. En collaboration avec l’Institut national de l’audiovisuel, cinq épisodes sur les droits des femmes inspirés du format Virago verront le jour prochainement. “J’écris aussi un livre, composé d’une soixantaine de portraits de femmes. Cela me permet d’approfondir et de digresser là où le format vidéo est plus contraignant”, ajoute-t-elle. Un projet de longue haleine qui lui permettra d’inspirer toujours plus de nouvelles femmes guerrières, fortes et courageuses… ou de filles contemporaines de d’Artagnan. ●