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Alice Nkom : rempart contre l’homophobie [Cameroun]

Au Cameroun, les homosexuel·le·s encourent toujours la prison. À leurs côtés depuis douze ans, l’avocate Alice Nkom investit toute son énergie dans la lutte contre cette homophobie d’État. Un combat qu’elle mène des tribunaux aux sommets internationaux, en passant par les prisons de son pays.

Propos recueillis de Cécile Andrzejewski
Paru dans Femmes ici et ailleurs #14, printemps 2016

Biographie express
Il y a quarante-six ans, Alice Nkom devenait la première femme noire à réussir l’examen du barreau au Cameroun. Après une brillante carrière, en partie consacrée à ses concitoyen·ne·s victimes de violences policières, l’avocate s’investit pour les homosexuel·le·s de son pays. En 2003, elle fonde, à Douala, l’ADEFHO (Association de défense des droits des homosexuel·le·s), première ONG du Cameroun consacrée à la problématique. Deux ans plus tard, Maître Nkom plaide sa première affaire, celle des “onze de Yaoundé”, onze jeunes hommes “raflés” dans un bar prétendument gay, emprisonnés une année pendant laquelle ils connurent viols et humiliations régulières. Régulièrement menacée de mort pour son engagement, Alice Nkom a pour elle le soutien de la communauté internationale. Sacrée “Africaine de l’année” en 2012 par le New Yorker, elle a reçu un an plus tard le prix des droits humains d’Amnesty International Allemagne. Elle fréquente les sommets internationaux, côtoie Hillary Clinton et a plusieurs fois prononcé le discours d’ouverture des prestigieuses conférences “Human Rights” d’Amnesty International.

© James Keogh

D’où vient votre engagement pour les droits des LGBT camerounais·es ?

La cause m’a choisie et s’est imposée à moi. Il y a douze ans, j’ai rencontré quatre jeunes gars, un peu plus que des amis, qui étaient en vacances ici. Il fallait qu’ils sachent que le Cameroun était dangereux pour eux, donc, l’air de rien, j’ai lancé la conversation sur les pays où l’homosexualité était interdite. J’ai gâché leur séjour. Je me suis alors sentie coupable, en tant que Camerounaise et j’ai voulu creuser davantage le sujet. J’ai rapidement découvert que dans mon pays, le texte qui sanctionne l’homosexualité est entré dans le Code pénal de manière illégale. 

C’est-à-dire ?

Au Cameroun, c’est au Parlement de déterminer ce qui constitue un crime ou un délit. Or, l’article 347 bis, celui qui punit depuis 1972 l’homosexualité de six mois à cinq ans d’emprisonnement, provient d’une ordonnance du Président. Il n’a pas été voté par le Parlement, les représentant·e·s du peuple n’ont jamais eu à statuer dessus. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de me battre. La discrimination vient de lois illégales, je suis avocate, j’ai avec moi la force du droit.

Vous avez donc créé l’Association de défense des homosexuel·le·s (ADEFHO) en 2003…

Quand j’ai commencé, je savais que personne ne se battrait à mes côtés, que les portes seraient fermées et que je prendrais des coups de poing dans la gueule. Alors j’ai bien étudié la question, dans la solitude de mon cabinet. S’appeler “Association de défense des homosexuel·le·s” lance un message fort. Je me doutais que le préfet me rétorquerait que c’était amoral. Évidemment, il n’a jamais régularisé mes statuts. Mais aujourd’hui, je considère que le silence de l’administration vaut accord.

Dans les locaux d’ADEFHO et de Sid’ado, à Douala, portrait d’Alice Nkom devant le “mur de la mémoire” : les portraits représentent des Camerounais·es décedé·e·s du fait de leur homosexualité. Mars 2015. © James Keogh

Voilà douze ans que vous menez le combat, d’où tirez-vous votre énergie ?

Ma “matière première”, c’est la souffrance des gens. Je vois des individus qui souffrent, qu’on maltraite en prison, que leur famille abandonne. Moi, je suis là pour les défendre, leur rendre visite, leur apporter à manger… J’ai des convictions et je suis teigneuse. Dans les locaux de mon association, à Douala, nous avons érigé un “mur de la mémoire”, en hommage aux victimes LGBT. Nous avons placardé les jugements homophobes rendus par les tribunaux et à côté, des citations de grand·e·s de ce monde en faveur des droits humains, le Pape, Hillary Clinton, Ban Ki‑Moon… Ça nous rappelle que notre combat est juste.

Comment luttez-vous contre ce fameux article 347 bis ?

J’utilise le droit. C’est l’acte, le rapport sexuel avec une personne de même sexe qu’on punit. Il faut un flagrant délit et il est très encadré par la loi. Il ne peut pas s’établir chez toi, car il s’agirait d’une violation de domicile. À partir de là, c’est compliqué de constater un flagrant délit d’homosexualité, non ? C’est pourtant ce qu’exige la justice. Les inculpations sont produites sur la base de dénonciations, d’apparences. Mais ensuite, si vous arrêtez quelqu’un sans flagrant délit, qu’allez-vous mettre dans le dossier ? Vous êtes obligé de le libérer. Ou alors, si vous voulez l’amener chez le procureur, vous devez le torturer, recourir à des pratiques infamantes, procéder à une soi-disant expertise médicale qui n’est souvent rien d’autre qu’un viol… Il n’y a que dans un État de non-droit qu’on peut arriver à un tel résultat. 

Concrètement, comment travaillez-vous ?

J’œuvre avec l’Europe, car nous partageons les mêmes valeurs. L’UE m’a attribué un financement pendant deux ans en 2011, pour un “projet d’assistance et d’encadrement des minorités homosexuelles”. Il a fallu prouver que nous agissons sur le terrain en permanence : lors des procès aux quatre coins du pays, lors des sommets internationaux, lors des visites aux détenu·e·s… Je suis entièrement bénévole, je vis de la solidarité familiale, ma sœur m’héberge. Ma famille partage mon engagement. Nous trouvons toutes et tous impensable de mettre quelqu’un en prison pour ce qu’il fait dans sa chambre. Mais c’est un combat à mes risques et périls. 

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