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Dossier : Afghanistan, ce que les Afghanes ont à nous dire

Le 15 août, le monde avait les yeux rivés sur l’Afghanistan. Premières victimes du régime taliban, les femmes tentent toujours de se faire entendre, malgré mille dangers. Alors qu’elles tombent peu à peu dans l’oubli international, Femmes ici et ailleurs a décidé d’ouvrir ses pages à des militantes, journalistes, photographes et artistes.

Dossier réalisé par Pierre-Yves Ginet
Publié dans Femmes ici et ailleurs #46, novembre-décembre 2021

Série “Burqa derrière le volant”. Dans cette collection, la photographe montre “ une femme qui brise intentionnellement les tabous, sort de l’ombre qui l’a toujours cachée et vit la vie qu’elle souhaite.” Kaboul, août 2015. © Fatimah Hossaini

Le nouveau gouvernement taliban s’est installé à Kaboul : des membres de la garde rapprochée du tristement célèbre mollah Omar, jadis homme le plus recherché de la planète après Oussama Ben Laden, trustent les sièges de l’exécutif. Contrairement à ses engagements, ce pouvoir ne laisse aucune place aux minorités ethniques ni bien sûr aux femmes. En revanche, sitôt les ministres nommés, le chef suprême des talibans exige un “respect strict” de la charia. Mi-septembre, le bâtiment du ministère des Affaires féminines, à Kaboul, est désormais occupé par le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, qui, après vingt ans, fait son retour.

Les Afghanes sont effacées de la société. Samedi 18 septembre, la rentrée scolaire, dans les établissements du secondaire, se fait sans les écolières et sans les professeures. L’étau se desserre un peu début octobre, mais à quelques exceptions près, l’autorisation d’étudier pour les filles ne concerne toujours que les écoles primaires et les universités privées.

Les femmes sont “invitées” à rester à la maison, “pour leur sécurité”, avant que les mesures de ségrégation adéquates à la charia soient mises en place. Leur chômage forcé plonge de nombreuses familles dans la précarité et, combiné au gel des avoirs afghans à l’étranger et à la suspension des aides internationales, entraîne le pays dans l’une des pires crises économiques et humanitaires de son histoire.

Au cœur du chaos, certaines sont particulièrement ciblées par le nouveau régime. Fin septembre, la BBC révélait que plus de 220 femmes juges se cachent, recherchées par les talibans qu’elles ont elles-mêmes condamnés au cours des années passées. Les sportives, les artistes, dissimulent leur matériel, leurs instruments et cherchent à fuir.
Malgré la censure et les persécutions, des journalistes continuent de braver les interdits et témoignent, depuis début septembre, des rassemblements de femmes qui s’improvisent quotidiennement à Kaboul, Hérat ou Mazâr-e Charîf. Les manifestantes revendiquent leur droit à l’éducation et au travail, clament au monde que la pensée rétrograde des talibans ne correspond en rien à leur identité nationale. Au fil des semaines, ces rassemblements sont interrompus de plus en plus rapidement et violemment par les autorités.

Sur la scène diplomatique, les talibans se démènent pour obtenir une reconnaissance officielle. Leurs représentants réclament fin septembre une prise de parole lors de l’Assemblée générale des Nations unies. Après le rejet de leur demande, António Guterres, secrétaire général de l’ONU, se déclare “alarmé de voir les promesses faites aux femmes et aux filles afghanes ne pas être respectées”. Dans une interview à France Inter, le 5 octobre, Emmanuel Macron a affirmé que “le régime islamique ne serait pas reconnu par la France tant que les jeunes Afghanes ne seraient pas de retour à l’école”, propos que l’on commence à entendre dans de nombreuses déclarations internationales. Est-ce à dire que le chef de l’État et d’autres dirigeant·e·s du monde entendent reconnaître officiellement la légitimité des extrémistes qu’ils pourchassaient autrefois, dès que les écolières seront à nouveau sur les bancs des écoles ? Nul·le ne le sait. Ce que nous savons en revanche, c’est que lorsque le Président de la République déclare que “nous ne pouvons pas nous substituer à la souveraineté d’un peuple”, il a raison. Et nous l’encourageons justement à écouter ce peuple, et en particulier ses femmes. ●

“Notre cri est notre arme“

Figure emblématique des droits des femmes en Afghanistan, Shoukria Haidar affronte à nouveau un régime taliban. Dans cet entretien mené le 4 octobre, elle revient sur la chute de Kaboul, dénonce les fautes de la communauté internationale et souligne la résistance des Afghanes, trop souvent oubliée. Depuis la France, la militante appelle à l’action, contre l’amnésie.

Shoukria Haidar, Paris, 24 septembre 2021. © Julien Faure

Biographie express
Professeure d’éducation physique et membre du comité olympique afghan, Shoukria Haidar a fui l’invasion soviétique et s’est réfugiée en France en 1980. À la prise de Kaboul par les talibans, en 1996, elle fonde l’association Negar-Soutien aux femmes d’Afghanistan. S’appuyant sur un réseau d’enseignantes, son groupe est alors la première organisation à mettre en place des classes clandestines de filles, gratuites, dans la ville de Kaboul, alors que leur scolarisation est proscrite.
En parallèle, Shoukria Haidar se démène dans les conférences en Europe et aux États-Unis, pour dénoncer le régime en place et en particulier ses négations des droits des femmes. En 2000, elle organise la première conférence des femmes afghanes, à Douchanbe, au Tadjikistan, qui voit naître la « Déclaration des droits essentiels des femmes afghanes ». Cette conférence est déterminante, à l’échelle internationale, pour le rejet du gouvernement taliban d’alors.
Après 2001, le combat de Shoukria Haidar continue avec la mobilisation des femmes dans les différentes provinces, l’inscription de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes dans la nouvelle Constitution afghane, le soutien au sport féminin et à la scolarisation des filles.
La présidente de Negar-Soutien aux femmes d’Afghanistan s’est vu décerner le Grand Prix international de la laïcité en 2014.

Les talibans ont pris Kaboul le 15 août, devant les yeux sidérés du monde entier. Mais tout n’était-il pas joué depuis plus d’un an et demi ?

Tout a commencé bien avant, en 2010, lorsque le Royaume-Uni a fait entrer les talibans sur la scène politique internationale, en les conviant avec soixante-dix pays pour discuter d’un « processus de paix ». Les terroristes se sont vus officialisés. Nous avons vivement réagi, à Kaboul, avec plus de 200 associations et partis politiques. J’ai ramené ces résolutions à Paris, nous avons organisé une conférence à l’Assemblée nationale, les Sénats français et belge ont appuyé cet appel des femmes et de la société civile afghanes. Le texte stipule que les Afghan·e·s étaient contre cette conférence, que les talibans sont des terroristes.
Puis, toujours dans le cadre de ce « processus de paix », le représentant des États-Unis a ouvert la négociation avec les talibans sans tenir compte de l’avis des Afghan·e·s. Cet échange a débouché sur l’accord honteux et catastrophique, signé à Doha, au Qatar, en février 2020, qui prévoyait le retrait. Les États-Unis se sont mis à genoux devant les talibans, se soumettant, contre la promesse de non-agression. En gros, le marché est le suivant : nous quittons le pays et en contrepartie, vous ne nous attaquez pas, ne vous en prenez plus à nos soldat·e·s, à nos allié·e·s et à nos intérêts. Et l’Otan a suivi. Dans cet accord, après vingt ans de présence, les Afghan·e·s n’étaient rien. Les valeurs, les droits des femmes, la Constitution, rien n’a compté pour les Américain·e·s.
Le second point concerne l’État afghan. Les élections de 2019 ont été marquées par une tricherie massive, les États-Unis et l’Europe ont avalisé les résultats et imposé Ashraf Ghani comme Président de la République. Qui n’a eu de cesse de changer les responsables en place sur le terrain, empêchant l’État de faire son travail. Le résultat, c’est cette rapidité de la chute du régime. Les villes sont tombées entre les mains des talibans et les forces armées sont parties vers le Pakistan.

Des manifestantes défilent dans le quartier de Dasht-e-Barchi, le lendemain de la nomination du nouveau gouvernement, sans femme ni représentant·e des groupes ethniques minoritaires. Kaboul, Afghanistan, 8 septembre 2021. © Marcus Yam/Los Aangeles Times/Sipa

Le sentiment d’abandon de la communauté internationale prévaut-il aujourd’hui, dans la population afghane ?

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